RELIGIONS & EGLISES : ESPACE PUBLIC

LA PLACE DES RELIGIONS ET DES ÉGLISES DANS L’ESPACE PUBLIC

JOURNEE REGIONALE DE L’ACAT A GAP – Samedi 16 mars 2019

Dans notre France laïque et républicaine, on aurait pu croire que la question de la place des religions dans la société avait été tranchée de manière définitive. D’autant que, depuis plus de 50 ans, on constate un affaiblissement incontestable des religions historiques : déchristianisation massive, chute des effectifs, diminution de la pratique, crise de la catéchisation et de la transmission, perte d’impact sur la culture et sur les consciences. Bref, la question semblait ne plus devoir se poser. Sauf que le paysage religieux de notre société déchristianisée et sécularisée est plus complexe qu’il n’y paraît. On dit, en effet, que les religions s’effacent et pourtant certaines mouvances religieuses font le plein. Je pense à l’essor du courant évangélique dans le protestantisme, à la prolifération de nouveaux mouvements spirituels, à l’implantation de l’Islam devenue deuxième religion du pays ! On affirme que la religion doit rester privée, or elle déborde dans l’espace public : signes religieux ostentatoires, exigences alimentaires et vestimentaires, pratiques rituelles, prescriptions morales et même prières sur les trottoirs. On déclare que les gens ne croient plus en Dieu, et pourtant on n’a jamais autant parlé de Lui au plan national ou international, souvent il est vrai de manière négative, voire tragique, quand des attentats terroristes sont commis en son nom.

Cette actualité effroyable exacerbe la méfiance à l’égard des religions et rend plus que jamais nécessaire et légitime de s’interroger sur leur place dans la société. On se demande légitimement à quelles conditions des croyances religieuses peuvent s’exprimer à leur guise dans l’espace public, sans que cela tourne à l’affrontement et à la rupture du lien commun. C’est sans doute pour cela que l’on reparle à nouveau d’une possible modification de la loi de 1905, au motif notamment de faciliter l’émergence d’un Islam de France organisé, ce qui n’ira pas sans difficulté, mais permettra au moins de reprendre la question de la laïcité par le bon bout, son cadre juridique plutôt que d’en faire une approche idéologique.

1. Je voudrais, dans une première partie, m’interroger sur le danger d’intolérance des religions et donc sur leur possible inscription dans le champ social et politique.

2. Dans la deuxième partie, je reviendrai sur la laïcité, sa compréhension et sa mise en œuvre aujourd’hui, tant elle paraît devenue incertaine et « à géométrie variable ».

3. Enfin dans la troisième partie, je dirai les modalités de la participation des religions, en paroles et en actes, au vivre ensemble social.

Je le ferai à partir de ma propre tradition théologique, celle du protestantisme issu de la Réforme du 16ème siècle, mais l’engagement dans l’ACAT témoigne que, sur des bases théologiques initiales différentes, toutes les Églises ont aujourd’hui une approche analogue de ces questions. Notre association a d’ailleurs produit divers textes dans ce sens.

1. RELIGION ET POLITIQUE

1.1 Les religions en danger d’intolérance

Les horreurs du terrorisme, les dangers du fanatisme religieux, les différentes formes d’intégrisme, les exigences communautaristes nourrissent le sentiment que les religions seraient toujours peu ou prou facteurs d’exclusion, de violence et d’oppression des consciences. Les situations de souffrances, infligées au nom de Dieu, notamment aux femmes, se multiplient à l’échelle du monde.

Et dans bien des conflits qui déchirent notre terre, le religieux joue souvent comme un puissant ressort passionnel, légitimant la haine et la violence, même s’il n’en est pas toujours la cause première. Il faut alors s’interroger : pourquoi les religions semblent-elles toujours en danger d’intolérance ? Est-ce parce qu’elles ont à faire avec les émotions les plus fortes, parfois les plus archaïques : la peur et l’espoir, l’amour et la haine, le pur et l’impur ? Est-ce parce qu’elles fondent leurs convictions dans l’absolu d’une vérité révélée ? Est-ce parce qu’elles seraient par nature irrationnelles, échappant donc au travail de la raison ?

« C’est du fond même d’une convictions forte qu’il y a péril de violence » (Paul Ricœur). En tout cas, tout se passe comme si les religions recélaient en germe, et mêlé aux richesses dont elles sont porteuses, un péril de violence faite à l’autre (l’incroyant, le mal croyant, l’hérétique). Ces questions ont été au cœur du colloque de Marseille en 2015 sur « RELIGION ET TORTURE, Peut-on désarmer la violence dans le cœur de l’homme ? » Il importe en effet que les croyants n’occultent pas ces questions et ces constats douloureux. Ils ne sauraient s’en exonérer aux motifs que ces sont là des « pathologies de la croyance » qui n’ont rien à voir avec leur foi et leurs convictions profondes. Certes, il ne faut pas faire d’amalgame entre les religions et leurs déviances. Notamment en ce moment, dans notre pays, il faut veiller à ce que les attentats islamistes et les processus de radicalisation n’alimentent pas l’islamophobie. Mais en même temps chaque religion doit s’interroger sur les extrémismes qu’elle génère ou qu’elle a pu générer.

Ainsi dans un livre paru début 2016, qui s’intitule Un silence religieux, Jean Birnbaum rappelle que si les causes du fanatisme ne sont pas que religieuses, elles sont aussi et fondamentalement religieuses. C’est pourquoi il considère que l’on se trompe quand on dit que les attentats qui ont ensanglanté notre pays n’avaient rien à voir avec une religion. « Autant il est odieux, écrit-il, de réduire l’islam à ses perversions sanglantes, autant il est absurde d’affirmer que ces perversions n’ont « rien à voir » avec la tradition musulmane et son devenir contemporain[1] »  Cette analyse, évidemment, ne concerne pas que l’Islam et, en la matière, chaque religion doit « balayer devant sa porte ». Ainsi les chrétiens ne peuvent s’exonérer des horreurs de leurs propres fondamentalismes, intolérances ou fanatismes d’aujourd’hui, pas plus qu’ils ne peuvent dédouaner l’Église de ses errements historiques, comme les Croisades l’Inquisition, et tant d’autres persécutions, au motif qu’elles n’auraient rien à voir avec leur foi.

Les religions, séparément ou ensemble, doivent donc faire ce travail critique sur leurs propres traditions, leurs textes, leurs doctrines, leurs pratiques, afin de débusquer en leur sein les germes d’intolérance et conjurer les risques de dérives mortifères. Ce pourrait être là une des priorités des dialogues interreligieux, indispensables aujourd’hui, j’y reviendrai.

1.2 Le spirituel et le temporel

Mais le livre de Jean Birnbaum montre aussi, de façon convaincante, que si la France laïque et républicaine, et notamment la gauche, a paru parfois si désarmée pour comprendre et donc affronter le phénomène de la violence religieuse, c’est justement parce qu’elle n’a pas vu et refuse encore de voir, la dimension sociétale de la religion, comme elle paraît ne pas percevoir l’éventuelle dimension religieuse du politique. Pour elle, la religion est un phénomène archaïque, un reste de croyances appelées à disparaître, dont on ne perçoit pas le rôle qu’elle peut jouer dans la société, ni le pouvoir de mobilisation qu’elle conserve pour le meilleur et pour le pire. Or lorsqu’on méconnaît la dimension sociale du religieux, on risque de faire le jeu des extrémismes. Notamment s’il fait retour au sein d’une société qui l’a longtemps refoulé. Quand on contraint les religions à l’obscurité c’est alors qu’on les livre aux mains de l’obscurantisme. Or il ne faut ni évacuer le religieux du champ politique, ni le confondre avec lui, mais il importe de donner à chacun des domaines sa place. « C’est en niant leur existence respective, qu’on risque de sombrer dans une violente indistinction : qui veut séparer le politique et le théologique doit d’abord mener, à leur égard un travail de vigilante réarticulation[2]. »

1.2.1 C’est à cela que le chrétien est appelé par les Écritures bibliques elles-mêmes, en tout cas telle que je les lis et les comprends. Elles sont en effet déjà traversées de deux courants, apparemment contradictoires, quant au rapport aux réalités terrestres et notamment aux pouvoirs politiques.

• Il y a d’abord le courant de la méfiance et donc de la vigilance à l’égard des puissances de ce monde. Car la foi libère le croyant de toute forme d’absolutisation des instances temporelles. Ainsi, quand Jésus dit qu’il faut « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mc 12, 17) il indique précisément que César n’est pas dieu. Et quand César se fait dieu, quand les humains ont tendance à sacraliser le pouvoir politique, on trouve toujours dans la Bible une parole critique qui en interroge la légitimité. On peut par exemple penser à la tradition prophétique de l’Ancien Testament.

• Mais il y a aussi dans la Bible une reconnaissance de la légitimité des autorités humaines impliquant respect et obéissance à leur égard. Ainsi Paul écrit « que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui… » (Rm 13, 1-7). La première épître à Timothée ajoute même à l’idée de respect, celle de la prière pour les autorités, afin qu’elles remplissent bien leur tâche qui est de permettre aux hommes, et en l’occurrence aux chrétiens, de mener « une vie calme et paisible en toute piété et dignité. » (2, 1-2)

• D’autres textes montreraient que de toute façon, ni les croyants, ni les Églises, ne peuvent échapper au « politique », au sens large et étymologique. Les militants de l’ACAT le savent bien et regrettent que dans leurs Églises parfois on ne le comprenne pas quand on leur reproche de « faire de la politique ». Parce que la foi chrétienne est foi en un Dieu qui, en Jésus-Christ, s’est incarné dans l’histoire, la Parole qu’Il adresse au croyant concerne sa vie tout entière et l’être humain dans toutes ses dimensions. L’irruption de l’Évangile dans des vies personnelles, l’événement de la foi ou du salut a forcément des conséquences dans le domaine public et même des effets politiques (Actes 16, 16-39 et 18, 21 à 19, 40). D’autant que le croyant est appelé par Dieu lui-même à en témoigner publiquement. Par conséquent, faire de la foi une affaire privée reviendrait à priver le monde de la bonne nouvelle.

1.2.2 Dans cette perspective, le spirituel et le temporel ne doivent être ni confondus ni séparés, mais distingués et en même temps articulés sur le mode d’une tension parfois douloureuse pour le croyant appelé à assumer une double citoyenneté.

Le chrétien est citoyen de ce monde qu’il est appelé à construire. Sa participation à la vie de la société est une des modalités de la mission que Dieu leur confie. Du fait de cette citoyenneté séculière, il se sait responsable de l’espace public, de sa définition, de son aménagement, de son maintien. Si les Églises n’ont pas de leçons à donner aux responsables de la société, ni de programmes à leur offrir clés en main, elles ont à les encourager dans leur mission de façon constructive, leur en rappeler l’importance et la noblesse, prier pour eux, accompagner ceux de leurs membres qui ont choisi cet engagement au service de la communauté humaine. Les croyants, parce qu’ils sont femmes et hommes de conviction, constituent des ressources pour la vie citoyenne. Ils peuvent apporter de la confiance dans une société où elle s’est dissipée.

• Mais par ailleurs, et fondamentalement, le chrétien est citoyen du Royaume. Il se considère donc comme étranger sur cette terre (Heb 11, 13 ; 13, 14), ce qui le rend libre à l’égard des réalités de ce monde, dont il sait qu’il ne peut tout attendre et en tout cas pas son salut. C’est pourquoi les Églises doivent résister à toutes les dérives théocratiques confondant les domaines religieux et politiques. Par contre, elles ont vocation à introduire du débat, du « jeu », des questions, dans la vie citoyenne, afin que le pouvoir temporel ne se pose pas comme un absolu incontestable. Un de nos synodes a parlé de « loyauté critique » à l’égard des autorités de la société, parfois jusqu’à la « désobéissance civile ». Ce qui implique pour les chrétiens et les Églises de respecter les autorités du pays, mais aussi de les alerter au nom de l’Évangile, de manifester en paroles et en actes une forme de vigilance voire de résistance quand la justice est bafouée, quand la dignité de la personne est menacée, quand la vie du monde est en danger, quand la liberté de croire est remise en cause.

Les croyants et les Églises ont ici un rôle de sentinelle citoyenne.

Mais ce type d’intervention est-il légitime dans le cadre de notre société laïque, particulièrement au moment où ses textes fondateurs semblent ne plus assigner une place claire aux religions dans la société, ni réguler raisonnablement leur expression ?

2. LA LAÏCITE

Au départ, le terme de laïcité ne concerne pas la seule situation spécifique de la France. Il désigne plus largement la fin du pouvoir des religions sur les individus et sur la société, l’avènement d’un espace public autonome, organisé selon les seules logiques séculières. Cette libération à l’égard des tutelles religieuses a débouché, au cours de l’histoire, sur des dispositifs législatifs divers, propres à chaque nation. En France, pour des raisons historiques, la laïcité s’est constituée de manière particulièrement conflictuelle avec le catholicisme de l’époque. Elle est, du coup, considérée parfois comme anticléricale et antireligieuse, et elle est en tout cas souvent invoquée pour refuser toute expression publique des religions dans la société.

Or la laïcité n’est pas hostile à la place des religions dans l’espace public. C’est ce que rappelait, après les attentats de janvier 2015, le Ministre de l’Intérieur et des Cultes de l’époque, Monsieur Bernard Cazeneuve, dans un entretien au journal Le Monde : « La laïcité n’est en rien une déclaration de guerre aux religions. […] On ne peut pas ignorer le besoin de spiritualité. La présence du fait religieux dans la société, la laïcité, justement, le permet[3]. »

Aujourd’hui, du fait de l’ignorance feinte ou réelle de responsables politiques ou médiatiques, la laïcité est souvent dévoyée et même instrumentalisée, y compris par certains de ses adversaires de jadis, notamment pour stigmatiser et combattre la religion musulmane. Alors que la laïcité est un dispositif de liberté, elle devient un instrument punitif de discrimination et d’exclusion.

Certes il ne faut pas tomber dans l’angélisme en ignorant les risques du communautarisme ou du fanatisme liés au religieux, ni occulter les questions et les dangers réels qu’ils peuvent faire courir à notre société et qui troublent légitimement les citoyens. Mais les peurs, les émotions et les passions, que certains exploitent politiquement, ne sauraient nous faire perdre de vue ce qu’implique notre laïcité.

C’est pourquoi il importe de rappeler ce qu’elle est, telle qu’elle est apparue à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème.

2.1 Rappels

2.1.1 Histoire

• A la fin du 19ème siècle, la création de l’école laïque et le remplacement de « l’instruction morale et religieuse » par « l’instruction morale et civique » va être au cœur d’un conflit ouvert avec la hiérarchie catholique, conduisant à « la guerre des deux Frances ». Nous avons perdu la mémoire de ce que furent ces affrontements : deux écoles face à face, l’instituteur et le curé, deux conceptions de la vie sociale.

Pourtant Jules Ferry s’efforcera toujours de calmer le jeu. Ainsi, écrit-il, dans sa célèbre Lettre aux instituteurs, « Vous n’avez à enseigner à proprement parler rien de nouveau, rien qui ne vous soit familier comme à tous les honnêtes gens. […] Vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel évangile[4] ».

Et il laissera le Conseil supérieur de l’Instruction Publique mettre les « devoirs envers Dieu » dans l’enseignement de la morale.

• On trouve une même modération en 1905. En effet, parmi les différents modèles de séparation alors en débat, dont certains très antireligieux, c’est le plus libéral qui a finalement prévalu. Cette loi, rédigée par un protestant, Louis Méjan, affirme, en son Article 1er, que « la République assure la liberté de conscience ». Si elle « ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte » (Article 2), elle n’en méconnaît aucun. On peut aussi remarquer que les termes laïque ou laïcité, si souvent invoqués aujourd’hui, ne figurent pas dans cette loi.

Il faudra attendre 1946 pour que la République française en fasse un principe constitutionnel repris dans la Constitution de 1958 (Art. 1er) : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances ».

2.1.2 Principes

Cela se traduit notamment par trois grands principes

• D’abord, bien sûr, la laïcité protège la société des tentations hégémoniques des religions en garantissant la neutralité de l’État et des services publics. Ce faisant elle protège aussi les religions elles-mêmes de leurs propres dérives intolérantes. Elle interroge leurs propres fonctionnements d’Église : respect de la dignité des personnes, rapport au pouvoir… Mais, au fond, la laïcité devrait rendre vigilant à l’égard de toutes les vérités, pas seulement religieuses, dès lors qu’elles se posent comme absolues dans l’espace social ou politique. C’est en cela que la laïcité est « une chance pour l’ACAT » comme le dit l’un de nos textes dans son travail de vigilance à l’égard de toutes les formes d’absolutisation. On peut rappeler qu’étymologiquement « absolu » (ab solus) désigne ce qui est par soi seul, ce qui n’admet rien d’autre que soi. S’absolutiser revient au fond à se diviniser, à se sacraliser. Ce sont ces vérités dont on écrit les noms avec des majuscules, les idéologies qui deviennent des idoles (ces mots ont même racine), portant alors en elles le risque d’intolérance : le

Parti, le Progrès, la Raison, la Race, la Nation, la Laïcité elle-même… qui a parfois besoin d’être « laïcisée ».

• La laïcité constitue fondamentalement un acquis positif pour les religions elles-mêmes. Notamment, et contrairement à ce qui est dit parfois, les dispositions juridiques de la Loi de Séparation des Églises et de l’État ne signifient en rien une privatisation de la religion. Si l’État ne « reconnaît » aucun culte, il les connaît tous et garantit à chacun la liberté de s’exercer publiquement sous les « seules restrictions édictées […] dans l’intérêt de l’ordre public » (Art. 1).

Si la loi envisageait de renvoyer la religion dans la sphère strictement privée, comme certains le prétendent, y compris dans nos Églises, elle n’envisagerait pas le risque de « trouble à l’ordre public ». D’ailleurs elle parle très clairement à l’Art. 18 du « libre exercice public d’un culte ».

C’est là encore un principe particulièrement précieux pour l’ACAT appelée à intervenir publiquement sur des questions sociétales au nom de ses convictions chrétiennes.

• La Loi de Séparation garantit aussi la non-ingérence du politique dans l’organisation interne des religions et le champ de leurs convictions théologiques spécifiques. Aristide Briand insistera sur ce point lors de la discussion de la loi à la Chambre (20 avril 1905) : « Les Églises ont des constitutions que nous ne pouvons pas ignorer ; c’est un état de fait qui s’impose. Et notre premier devoir, à nous législateurs, au moment où nous sommes appelés à régler le sort des Églises dans l’esprit de neutralité où nous concevons la réforme, consiste à ne rien faire qui soit une atteinte à la libre constitution de ces Églises[5]. » Cela veut dire que la République laïque n’a pas vocation à dire qui sont les bons et les mauvais croyants, ni à choisir au sein d’une religion ceux qui seraient fréquentables et ceux qui ne le seraient pas. On voit aujourd’hui les problèmes que cela peut poser, quand le pouvoir politique met la pression pour que l’Islam de France s’organise de manière représentative. Même si cela est certainement nécessaire.

2.2 Penser la laïcité aujourd’hui

Aujourd’hui c’est de cette laïcité que nous sommes les héritiers. Pourtant, on voit régulièrement s’affronter dans notre pays au moins deux conceptions de la laïcité.

• D’un côté le modèle libéral, qui a prévalu en 1905 et qui, à travers un dispositif législatif garantit la liberté de conscience et de culte pour tous, la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté d’avoir ou pas une religion, la liberté d’en changer, la liberté d’exprimer publiquement ses convictions et ses croyances.

• De l’autre côté une conception, parfois rigide et sectaire, faisant de la laïcité une idéologie, souvent restrictive à l’égard du religieux, nostalgique des modèles de Séparation écartés en 1905.

Ainsi on a pu lire, sous la plume d’une responsable politique cette affirmation étonnante : «l’identité française […] se définit comme une communauté fondée sur les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité[6].» Or affirmer cela c’est faire de la laïcité une valeur au nom de laquelle on risque de fustiger d’autres valeurs, notamment celles issues de convictions religieuses.

C’est pourquoi je considère qu’une des premières tâches des religions dans la société est de contribuer avec d’autres à défendre la laïcité pour ce qu’elle est. Non pas une idéologie confuse et restrictive, mais un cadre juridique de liberté, un dispositif législatif clair, permettant de prendre en compte la dimension sociale de la religion et plus fondamentalement encore, l’incontournable dimension spirituelle de l’humain. Cette laïcité permet à toutes les convictions, y compris spirituelles et théologiques, de trouver place dans l’espace public.

2.3 La notion d’espace public

Cette notion d’« espace public », conceptualisée par un penseur allemand, Jürgen Habermas[7], me semble particulièrement féconde pour renouveler notre compréhension de la laïcité, la manière dont les religions peuvent y trouver leur place et l’organisation même de la vie démocratique. Il définit l’espace public comme la sphère intermédiaire qui s’est peu à peu constituée entre la société civile des individus et l’État. C’est en somme la place publique d’antan où des positions personnelles peuvent se dire publiquement, un lieu accessible à tous où s’instaure un débat libre et contradictoire entre des convictions diverses. Mais cet espace public n’est pas seulement celui de la confrontation et de l’interpellation du pouvoir par les opinions publiques, il est, ou devrait être, également celui où, par-delà les points de vue particuliers, une société élabore ses références communes. Or ce ne sont pas seulement des individus qui ont à faire entendre leur voix dans le débat public, ce sont également des communautés, comme les religions, qui ont à rendre compte de leurs convictions. La participation active du plus grand nombre à l’espace public peut contribuer à enrichir la démocratie représentative de délégation, aujourd’hui bien essoufflée, par une démocratie de la délibération dont précisément on parle beaucoup en ce moment. L’expression publique des religions est donc non seulement possible dans une société laïque, mais elle est légitime et nécessaire. À condition toutefois qu’elles n’interviennent pas tout le temps, qu’elles ne se prétendent pas hégémoniques, ni ne contestent la légitimité et l’ordre républicains. Paul Ricœur écrivait : « Si vraiment les religions doivent survivre, il leur faudra renoncer à toute espèce de pouvoir autre que celui d’une parole désarmée et faire prévaloir la compassion sur la raideur doctrinale…[8] »

2.4 Le défi de la communication

Cela implique une bonne utilisation des médias si elles veulent apporter leurs questions, leurs interpellations, leurs contributions, au vivre ensemble social. On voit en quoi c’est un défi important pour l’ACAT qui s’est dotée au niveau national d’un bon service de communication.

Mais cette utilisation des médias doit aller de pair avec une approche critique des médias afin de résister à leurs dérives. Car souvent elles brouillent et parasitent le message des religions.

Leur propension à privilégier le sensationnel, quitte à choisir dans les paroles des religions celles qui sont le plus à même de susciter des réactions émotionnelles voire passionnelles. Leur simplisme réducteur qui ignore la complexité du réel, les nuances, la pluralité et ne rend souvent compte du message des religions qu’en termes d’opposition ou d’alignement. La griserie du direct et de l’instantanéité qui réclame des responsables religieux des interventions « à chaud », dans l’urgence, ne laissant guère de temps, ni de recul, pour l’information et la réflexion nécessaires.

A quoi on peut ajouter le contexte d’une société déchristianisée et sécularisée qui a perdu sa mémoire biblique et religieuse ; les journalistes se caractérisant généralement par une rare inculture en la matière !

3. CONTRIBUTIONS DES RELIGIONS AU VIVRE ENSEMBLE SOCIAL

3.1 La contribution culturelle

La contribution culturelle qui implique de penser ce que l’on croit et d’en témoigner dans un dialogue avec la culture, la science, les savoirs contemporains, en acceptant le défi de l’interpellation réciproque. Elle requiert, au sein de chaque religion, un travail de formation, d’éducation, de débat, d’apprentissage de l’esprit critique, d’autonomie dans la foi. Cette intelligence de la foi, qui n’a rien à voir avec l’intellectualisme, ne détruit pas la foi, comme certains le craignent. C’est une exigence de la foi elle-même qui combat aussi bien l’apathie spirituelle que le fanatisme. Elle est source de liberté et de responsabilité pour le croyant qui est appelé à répondre (c’est l’étymologie du mot responsable), répondre à Dieu et répondre de sa foi devant les autres. Elle est importante à l’ACAT. Elle se traduit par une approche critique du fait religieux, des formulations doctrinales, des rites et pratiques communautaires, des textes fondateurs y compris de la Bible, une démarche d’interprétation à distance du fondamentalisme qui identifie la lettre du texte avec la Parole de Dieu et du coup la pose alors comme un absolu indiscutable.

Articuler ainsi l’acte de croire et de comprendre permet d’endiguer les poussées d’émotionnel et d’irrationnel facteurs d’intolérance. C’est une manière de résister à ce qu’Olivier Roy appelle la « sainte ignorance[9] », ce découplage inquiétant entre foi et raison, entre religion et culture.

3.2 La contribution pédagogique

• Au cœur d’une société en manque de lien, où beaucoup vivent l’exclusion et la désaffiliation, les religions pourraient être des communautés d’apprentissage où l’on apprend à vivre avec les autres, c’est-à-dire à respecter l’autre dans sa singularité tout en gardant le souci de la visée commune. Car telle est bien une question cruciale pour notre société de plus en plus multiculturelle et plurireligieuse, guettée par la fragmentation communautariste. Comment vivre ensemble sans être tous pareils, comme le réclament les tenants d’une politique d’assimilation ? Un tel modèle d’unité dans la diversité (dont la Bible elle-même témoigne) est original et fécond, mais il exige le courage du débat et requiert écoute et respect à l’égard de l’autre différent.

• Il appartient aux religions de puiser dans leurs propres traditions les ressources dont elles sont porteuses pour lutter contre toutes les formes d’intolérance, de fanatisme, de violence, d’exclusion.

D’où l’importance des dialogues interreligieux. Non en vue de quelque syncrétisme improbable, mais d’abord pour contribuer à construire une société plurielle prenant en compte à la fois le respect des différences et la visée commune. C’est là que peuvent se déconstruire les peurs et les haines qui s’enracinent souvent dans l’ignorance de l’autre. C’est cette préoccupation qui était au centre du rapport de Régis Debray sur l’enseignement du « fait religieux » dans le cadre de l’école laïque ; tombé aux oubliettes, on commence à en reparler plus de 10 ans après[10] !

Ainsi, dans une société qui a perdu sa mémoire biblique, les chrétiens devraient s’efforcer de faire connaître la Bible au plus grand nombre, car elle est une des composantes essentielles de notre culture. Or, aujourd’hui, elle est devenue un texte inconnu. Il est urgent de pallier cette ignorance, faute de quoi la culture devient indéchiffrable et incompréhensible. Les enseignants le savent mieux que quiconque.

3.3 La contribution diaconale ou caritative

Il ne s’agit plus seulement ici de parler mais d’agir dans l’espace public de la société. Cette cohérence entre le dire et le faire est ressentie comme gage de crédibilité. On connaît le reproche, tant de fois entendu à propos des croyants : « ils disent et ne font pas ».

Cela concerne tous ces lieux où les religions, ensemble ou séparément, vivent l’entraide, la solidarité et l’accueil pour faire face, souvent dans l’urgence, de manière provisoire, aux nouvelles formes de pauvreté, d’injustice, de marginalisation, d’exclusion, pour recréer du lien, du sens, de la solidarité au cœur de la cité, notamment auprès des plus fragilisés. L’ACAT en est un.

D’autant que derrière les sollicitations matérielles se cachent aussi souvent des blessures psychiques, des besoins affectifs, des recherches de sens, des quêtes spirituelles, des attentes de reconnaissance, où chacun réclame d’être accueilli tel qu’il est, et non comme on voudrait qu’il soit. Notamment face à la montée des peurs, je pense par exemple à celle à l’égard des étrangers, qui font le lit des extrémismes racistes et xénophobes, les religions peuvent offrir des lieux pour des relations de proximité, où les questions et les inquiétudes de chacun peuvent être nommées, discutées et portées devant Dieu dans la prière.

3.4 La contribution éthique et théologique

Sollicitées par les médias, parfois par les autorités politiques, ou se saisissant elles-mêmes, de telle ou telle question, les Églises ou des associations chrétiennes disent ce qu’elles pensent de tel projet de loi ou réalité sociétale. Par exemple quand l’ACAT intervient sur les violences policières (dossier), sur l’accueil des étrangers, sur l’état d’urgence, sur le sens de la peine… Dans le cadre de la laïcité, telle que je la comprends, il importe que les religions assument cette responsabilité dans la société. Elles contribueront ainsi à élaborer, à partir de leurs convictions spécifiques, les « compromis », les valeurs communes, qui permettent de « vivre ensemble ». Je rappelle que compromis n’est pas compromission. Dans compromis il y a, littéralement, la promesse de tenir ensemble ce que l’on croyait incompatible.

Toutefois, elles devront veiller à ne pas s’ériger en un magistère moral de la société ou tomber dans la posture du donneur de leçons car chaque citoyen se détermine en conscience, de manière libre et responsable, le chrétien fait de même à l’écoute de la Parole de Dieu. Devant la complexité des questions posées et le poids de souffrance dont elles sont souvent lestées, les religions ne peuvent se contenter d’une logique du permis et du défendu. Ce dont elles ont à rendre compte c’est de leur compréhension de l’humain et de son existence à la lumière de leur foi. C’est d’ailleurs un projet de la commission de théologie de l’ACAT d’organiser un éventuel prochain colloque (comme celui de Marseille) sur l’anthropologie. Voir s’il y a une ou des conceptions chrétiennes spécifiques de ce qu’est l’humain en regard de celles qui circulent dans notre société post-moderne.

3.5 La contribution spirituelle

Cela m’amène à la dernière contribution, à mon sens la plus importante et la plus spécifique pour les religions : la contribution spirituelle. En effet, elles ont d’abord et fondamentalement à rendre compte de ce qui leur est propre, ce que personne ne peut apporter à leur place : leur foi, leur spiritualité, leur relation à une révélation, les rapports que chaque croyant entretient avec Dieu dans son intériorité, l’expression d’une piété personnelle et communautaire. On voit bien en quoi à l’ACAT, c’est cette référence spirituelle dans la prière et la méditation biblique, qui lui donne sa spécificité dans la constellation des organisations au service des droits humains. Pour nous-mêmes comme pour le monde nous avons à redécouvrir sans cesse en quoi cette référence à une transcendance et à une intériorité sont des forces imprenables pour résister. Par l’exercice public de leur culte, les Églises assurent une responsabilité particulière, celle de maintenir ouverte, au sein de la culture, la question de Dieu, rappeler sans cesse la dimension spirituelle de l’humain, témoigner de « la force de la transcendance », pour reprendre une expression de Monsieur Cazeneuve[11].

Et donc dialoguer avec d’autres formes de transcendance, qu’elles soient religieuses ou laïques, afin qu’aucune ne se pose comme absolue dans l’espace social. Au fond la grandeur d’une religion c’est de donner à penser et à croire à ceux qui ne partagent pas sa foi. Cette tâche spirituelle est d’autant plus importante que l’on vit dans une société déchristianisée et sécularisée, mais habitée par une quête de sens et d’espérance qui doit être accueillie. Car si la crise que traversent nos sociétés occidentales est certainement économique et sociale, n’est-elle pas aussi et avant tout morale et spirituelle ?

CONCLUSION

Je conclue en disant que, dans leur témoignage, les religions et les Églises devront se garder de toute position qui se voudrait normative ou dominatrice pour la société. J’aime à dire qu’il s’agit non d’imposer, mais de proposer et même d’exposer ses convictions au double sens du verbe exposer. C’est-à-dire de les présenter, mais aussi de les risquer dans la rencontre avec les convictions d’autrui. Nul ne témoigne s’il n’est lui-même à l’écoute de l’autre et s’il n’accepte, par avance, d’être transformé dans un rapport de réciprocité. Ce qui veut dire que toute conviction exprimée se trouve d’emblée articulée à la tolérance. Car, contrairement à ce que l’on pense trop souvent, conviction et tolérance ne s’excluent pas.

En effet, la conviction n’est pas forcément l’expression d’une position dominatrice sur le plan spirituel, moral ou intellectuel. Elle est un engagement de toute la personne envers une vérité qu’on ne cesse de chercher, d’interroger et, pour les chrétiens, de recevoir comme un don, et non comme une propriété.

Quant à la tolérance, elle n’est pas l’indifférence, cette forme de « tolérance usée », cette tolérance « molle » qui tolère l’intolérable. La véritable tolérance est une forme de respect d’autrui et d’intérêt pour autrui et elle ne peut se vivre précisément qu’entre des hommes et des femmes de conviction et de courage.

Ainsi comprises, conviction et tolérance, sont bien les deux conditions indispensables pour que les religions et les Églises puissent avoir une place dans l’espace public et répondre aux défis de ce temps, qui sont avant tout aujourd’hui, je le crois, des défis spirituels.

Michel BERTRAND


[1] Les hommes qui ont commis ces crimes « n’ont rien à voir avec la religion musulmane », affirmait François Hollande. « On ne le répétera jamais assez, çà n’a rien à voir avec l’Islam », insistait Laurent Fabius.

Jean BIRNBAUM, Un silence religieux, Paris, Le Seuil, 2016, p.13 et 62

[2] Jean BIRNBAUM, Un silence religieux, Paris, Le Seuil, 2016, p.232.

[3] Bernard CAZENEUVE, Le Monde, Jeudi 26 février 2015.

[4] Circulaire du 17 novembre 1883.

[5] Cité par Alain BOYER, 1905 : La Séparation Églises-État, Paris, Cana, 2004, p.33.

[6] Martine AUBRY, Le Monde, Jeudi 25 février 2016, p.7.

[7] Jürgen HABERMAS, L’espace public, Paris, Payot, 1993, (1962, Marc-B. DE LAUNAY, trad.).

[8] Paul RICOEUR, cité par Jean DANIEL, Dieu est-il fanatique ?, Paris, Arléa, 1996, p.9.

[9] Olivier ROY, La sainte ignorance : le temps de la religion sans culture, (La couleur des idées), Paris, Le Seuil, 2008.

[10] Régis DEBRAY, L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque. Rapport au Ministre de l’Éducation nationale, Paris, Éditions Odile Jacob, 2002.

[11] Bernard CAZENEUVE, « Les religions sont utiles à la société », Le Christianisme Aujourd’hui, 23 février 2015.

Ce contenu a été publié dans 06-ACAT. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.