– Carême 2015 ~ Année B

CARÊME – B 2015.

Chacune des trois lectures nous fait grimper sur une montagne. Dans l’évangile, c’était celle de la Transfiguration. Qu’a-t-il bien pu arriver aux apôtres ? Quelque chose d’heureux, manifestement… Dans la première lecture, tirée de la Genèse, nous étions sur une montagne plus inquiétante, quelque part au ‘pays de Moriah’ : nous assistions au sacrifice d’Abraham, à cette curieuse affaire de ‘fils livré’… Entre les deux, avec la lettre aux Romains, une montagne évoquée plus discrètement, seulement en filigrane, mais elle est bien là : c’est le Golgotha. Oh, le Golgotha n’est qu’un monticule, un petit promontoire sinistre à la sortie de Jérusalem, mais ce qui va s’y jouer nous emportera bien plus haut. C’est par excellence le lieu du sacrifice, le lieu de la glorification.

Gravissons la montagne et retrouvons Abraham. Le malheur de ce texte, c’est qu’il y a deux manières de le lire! La manière épouvantable qui imagine Dieu donnant un ordre à Abraham pour le seul plaisir de voir s’il obéira… Et puisqu’Abraham s’est bien conduit, parce qu’il a fait ce qui lui était commandé, Dieu lui promet monts et merveilles. Mais cela, laissez-moi vous le dire, est une lecture païenne! Avec un Dieu qui nous attend au tournant et qui récompense et punit souverainement. Finalement un Dieu tel que nous l’imaginons, et non pas tel qu’Il est vraiment.

La lecture de la foi est toute différente. Comme on dit qu’on regarde celui ou celle qu’on aime avec les « yeux de l’amour », il existe les « yeux de la foi ». La foi apparaît un peu comme une paire de lunettes qu’on chausse pour regarder Dieu et le monde. Ce dimanche, nous pouvons dire que nous lisons le récit de la conversion du regard d’Abraham sur Dieu. Un peu comme si Dieu lui disait : « Quel regard portes-tu sur moi, Abraham, quand je te demande un sacrifice ? Imagines-tu un Dieu qui veut la mort de ton enfant ? Et bien, tu te trompes ! »

Dans la lecture païenne, on dira : non seulement Dieu lui demande une chose horrible, mais en plus il s’amuse à « retourner le fer dans la plaie » : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ». Dans la lecture croyante, si Dieu insiste, c’est une manière de dire : je n’ai pas oublié ma promesse, je n’ai pas oublié que c’est sur lui que tous nos espoirs reposent. Isaac, son nom veut dire « l’enfant du rire » : rappelle-toi, Abraham, tu as ri quand je te l’ai promis et Sara aussi a ri… tu n’y croyais plus à cette naissance et elle est venue, parce que je te l’ai promis.

Elle est là la différence entre la lecture païenne et la lecture de la foi : le païen soupçonne Dieu de se désintéresser de lui, tandis que le croyant découvre que l’espoir de l’homme peut être aussi l’espoir de Dieu, il croit que les intérêts de l’humanité et ceux de Dieu sont les mêmes, puisque Dieu s’est engagé dans l’aventure de l’Alliance.

Croire, c’est ne jamais oublier, malgré tout ce qui peut arriver, que le dessein de Dieu n’est que bienveillant ! Justement Abraham possédait cette foi et grâce à cette foi invincible du « Père des croyants », un tournant unique, décisif a été franchi dans l’histoire de la Révélation. Abraham découvre que lorsque Dieu dit « sacrifie », il ne dit pas « tue », comme si le sang lui faisait plaisir ! Dieu a bien dit : « offre-moi ton fils en sacrifice » et Abraham a découvert que cela veut dire : « fais-le vivre, mais sans jamais oublier que c’est moi qui te l’ai donné. » Désormais, on saura pour toujours que Dieu ne veut pas la mort de l’homme, sous aucun motif.

Alors, parce qu’Abraham n’a pas quitté la confiance, il peut réentendre à nouveau la promesse dont il n’a jamais douté : « Je te comblerai de bénédictions ». Aujourd’hui encore, cette promesse n’est pas totalement accomplie : la descendance innombrable existe mais qu’elle soit source de bénédictions pour l’humanité, reste à venir !

Méritent d’être appelés « fils et filles d’Abraham » aujourd’hui ceux et celles qui croient que sa promesse se réalisera, quoi qu’il arrive, simplement parce que Dieu l’a promis et qu’il demeure fidèle. Méritent d’être appelés « fils et filles d’Abraham » aujourd’hui ceux et celles qui croient à cette promesse et œuvrent de toutes leurs forces pour qu’elle advienne !

MD