Nous sommes tous appelés à être des saints

Nous sommes tous appelés à être des saints

La Croix 10 04 2018

Le pape François a rendu publique, hier au Vatican, Gaudete et exsultate, l’exhortation apostolique sur « l’appel à la sainteté dans le monde moderne ».

  Rome

De notre envoyé spécial permanent

Après l’Église en sortie d’Evangelii gaudium, l’Église de la miséricorde d’Amoris laetitia, voici donc l’Église de la sainteté. Dans l’exhortation apostolique Gaudete et exsultate, rendue publique hier au Vatican, le pape François dessine en effet une Église tout entière appelée à être un « peuple saint », dans la logique du concile Vatican II et de sa redécouverte de la vocation universelle à la sainteté.

Dieu « veut que nous soyons saints et il n’attend pas de nous que nous nous contentions d’une existence médiocre, édulcorée, sans consistance », affirme d’emblée François qui, au long des 113 pages de son texte n’hésite pas à fréquemment tutoyer son lecteur pour mieux insister sur le caractère très personnel de son exhortation à la sainteté. « Nous sommes tous appelés à être des saints en vivant avec amour et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve », martèle-t-il dans ce texte au ton très positif et titré, une nouvelle fois sur la joie (1), envisagée comme le fruit de la réponse de chacun à sa vocation propre. « N’aie pas peur de la sainteté : elle ne t’enlèvera pas les forces, ni la vie, ni la joie, insiste-t-il. C’est tout le contraire, car tu arriveras à être ce que le Père a pensé quand il t’a créé et tu seras fidèle à ton propre être. »

Pour autant, il ne s’agit pas ici d’un « traité sur la sainteté » : François s’en défend dès la première page. Ce qui l’intéresse, c’est de montrer que chaque chrétien peut répondre – « chacun dans sa route », selon les mots du Concile – à l’appel de Dieu à être un saint. La sainteté qu’il décrit est donc humble et simple. C’est « la sainteté de la porte d’à côté », celle des « petits gestes », celle des Béatitudes de l’Évangile pour lesquelles il propose une lecture exigeante, rappelant combien elles vont « vraiment à contre-courant de ce qui est habituel, de ce qui se fait dans la société ». « Au point de nous transformer en sujets qui interpellent la société par leur vie, en personnes qui dérangent », ajoute-t-il, sans exclure la possibilité de la persécution.

Rejetant « les idéologies qui mutilent le cœur de l’Évangile », il met en garde contre l’oubli de « l’union intérieure » avec Dieu, au risque de transformer le christianisme en « une espèce d’ONG », comme contre « ceux qui vivent en suspectant l’engagement social des autres, le considérant comme quelque chose de superficiel, de mondain, de laïcisant, d’immanentiste, de communiste, de populiste ». Car pour François, le « grand critère » est bien l’appel du Christ « à le reconnaître dans les pauvres et les souffrants ». C’est là où « se révèle le cœur même du Christ, ses sentiments et ses choix les plus profonds, auxquels tout saint essaie de se conformer ». « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir » (Matthieu 25, 35-36).

Sur ce point, le pape n’hésite d’ailleurs pas, de manière inhabituelle, à engager toute l’autorité pontificale : « Vu le caractère formel de ces requêtes de Jésus, il est de mon devoir, en tant que son vicaire, de supplier les chrétiens de les accepter et de les recevoir avec une ouverture d’esprit sincère, sine glossa, autrement dit, sans commentaire, sans élucubrations et sans des excuses qui les privent de leur force. » Manière pour lui, aussi, de réintroduire le thème de la miséricorde, « le cœur battant de l’Évangile », répète-t-il, et de replacer donc Gaudete et exsultate dans la droite lignée d’Evangelii gaudium et d’Amoris laetitia.

Décrivant d’abord la sainteté comme un chemin de transformation, il réitère sa mise contre les « deux ennemis subtils de la sainteté », « deux falsifications de la sainteté qui pourraient nous faire dévier du chemin : le gnosticisme et le pélagianisme ». Reprenant la récente lettre de la Congrégation pour la doctrine de la foi Placuit Deo, il met notamment en garde contre « les nouveaux pélagiens » qui « consacrent leurs énergies et leur temps » à « l’obsession pour la loi, la fascination de pouvoir montrer des conquêtes sociales et politiques, l’ostentation dans le soin de la liturgie, de la doctrine et du prestige de l’Église, la vaine gloire liée à la gestion d’affaires pratiques, l’enthousiasme pour les dynamiques d’autonomie et de réalisation autoréférentielle », au risque de faire de l’Église une « pièce de musée » ou « la propriété d’un petit nombre ».

Si, à la suite de saint Thomas d’Aquin, il rappelle que « le culte qui plaît à Dieu (…), ce sont les œuvres de miséricorde plus que les actes de culte », François ne rejette évidemment pas la prière et le culte comme chemin de sainteté. Au contraire : face à « un consumérisme hédoniste », « à l’immanence close de ce monde », « la sainteté est faite d’une ouverture habituelle à la transcendance qui s’exprime dans la prière et l’adoration ». Mais la prière ne peut être « une évasion niant le monde qui nous entoure », insiste-t-il avant des pages exigeantes sur la « lutte permanente contre le diable qui est le prince du mal ».

En fin de compte, la sainteté décrite ici par le pape François est donc avant tout celle d’un croyant « centré, solidement axé sur Dieu », qui ne regarde pas « de haut », mais capable d’humilité autant que de « joie et sens de l’humour »,d’« audace » et de « courage apostolique »… « Il ne s’agit pas d’appliquer des recettes ni de répéter le passé, puisque les mêmes solutions ne sont pas valables en toutes circonstances, et ce qui sera utile dans un certain contexte peut ne pas l’être dans un autre », insiste-t-il, appelant à libérer les esprits « de la rigidité qui n’est pas de mise devant l’éternel aujourd’hui du Ressuscité ».

Et parce qu’il faut que chaque croyant « discerne son propre chemin et mette en lumière le meilleur de lui-même » sans s’épuiser en cherchant « à imiter quelque chose qui n’a pas été pensé pour lui », François conclut son exhortation par de très belles pages sur le discernement, sujet cher à ce pape marqué par la spiritualité ignatienne. Demandant à chaque chrétien de faire « chaque jour, en dialogue avec le Seigneur qui nous aime, un sincère” examen de conscience” », il souligne que « ce discernement priant doit trouver son origine dans la disponibilité à écouter le Seigneur ». Il ne s’agit pas pour lui d’une « autoanalyse intimiste » ou d’une « introspection égoïste » :« Nous ne discernons pas pour découvrir ce que nous pouvons tirer davantage de cette vie, mais pour reconnaître comment nous pouvons mieux accomplir cette mission qui nous a été confiée dans le baptême, et cela implique que nous soyons disposés à des renoncements jusqu’à tout donner ».

François signe ici un de ces textes majeurs, nouvelle pierre milliaire sur le profond chemin de transformation d’une Église que, depuis le début de son pontificat, il n’a cessé de vouloir toujours plus sainte et miséricordieuse et donc, plus évangélisatrice.

Nicolas Senèze

(1) Gaudete et exsultate signifie « Soyez dans la joie et l’allégresse » (Mt 5,12). Cette exhortation est publiée sous le titre La Joie et l’Allégresse, aux éditions Bayard-Cerf-Mame, 128 p., 3,50 €.

Lire aussi des extraits de l’exhortation apostolique p. 15 à 18.

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