Le Salafisme

LA CROIX 27 03 2018

Le salafisme est le fruit de l’appauvrissement
de la pensée sunnite

Hicham Abdel Gawad

Ancien enseignant et écrivain

Auteur de Les questions que se posent les jeunes sur l’islam, etde Musulmans et chrétiens. Pistes pour un dialogue sans angélisme ni pessimisme (1), Hicham Abdel Gawad est ancien enseignant en religion islamique en Belgique et fondateur du Centre de formation aux faits religieux en société (Ceforelis).

Comprend-on mieux le phénomène salafiste aujourd’hui ?

Hicham Abdel Gawad : Une première approche, qui est celle de la majorité des politologues, consiste à essayer d’étiqueter des courants à l’intérieur de cette mouvance – « daechistes » ou ­djihadistes d’un côté, wahhabites ou tenants de l’islam saoudien de l’autre – et à repérer des filiations idéologiques entre eux. Pour moi, le défaut de ces analyses est qu’elles se focalisent sur les producteurs de discours et non sur ceux qui les reçoivent. Or la question la plus importante pour nous aujourd’hui est de savoir pourquoi certains y adhèrent, pourquoi ils sont convaincus d’accéder par là à « l’islam authentique » ? Un jeune ne se demande jamais à quel courant tel prédicateur appartient, mais plutôt quelles sont ses « preuves », tirées du Coran et de la Sunna (NDLR : la tradition prophétique). Un site ou un auteur salafiste ne se présentera jamais comme « daechiste » ou « wah­habite », mais comme tenant de « l’islam pur », « croyant dans la Vérité ».

Peut-on distinguer le salafisme du sunnisme traditionnel ?

Hicham Abdel Gawad : À partir de quand un discours peut-il être considéré comme salafiste ? C’est toute la difficulté de ceux qui prétendent lutter contre le salafisme, voire l’interdire… Je fais partie de ceux qui considèrent qu’il s’est diffusé à l’intérieur du sunnisme traditionnel : le salafisme, au fond, est le fruit de l’appauvrissement de la pensée sunnite classique, d’un travail d’interprétation qui n’est plus fait. Combien de savants musulmans, parfaitement sunnites, recourent à des expressions comme : « Dieu dit dans le Coran » ou « le prophète dit que » ? Alors qu’ils devraient dire « Je lis dans tel verset » ou « on rapporte telle parole du Prophète ». Dire « Dieu dit » ou « Le Prophète dit » rend déjà n’importe quel jeune perméable au discours salafiste.

Comment aider les jeunes à se repérer dans ces différents discours ?

Hicham Abdel Gawad : Le seul moyen, c’est de faire des sciences des religions. Mes élèves, mais c’est vrai aussi d’ingénieurs ou de médecins, ne savent plus ce qu’est une religion, une révélation, une doctrine… Ils ne savent plus non plus différencier le vrai, le réel et le factuel. Quelqu’un qui veut faire un régime et qui a des bases sur la nutrition ou le corps humain saura qu’arrêter de s’alimenter est un non-sens. Si l’on arrive à faire pareil pour le rapport entre la religion et le réel, alors les discours simplistes – et donc salafistes – ne prendront plus.

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner
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