Récollection Pâques 2017

Récollection proposée par Mgr André-Mutien LÉONARD,

au cours de la Semaine Sainte 2017

– Le mystère pascal à travers la liturgie
– La mort de Jésus dans l’humiliation
– Le mystère pascal dans la liturgie
– La liturgie du Jeudi et Vendredi Saint 

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Le mystère pascal à travers la liturgie.

Première méditation

Par le mystère pascal, on entend, dans le langage chrétien, non pas une énigme, mais une réalité si profonde, qu’il faut du temps pour s’initier et pour la découvrir. Le mystère, c’est une réalité insondable, on n’a jamais fini de le découvrir ; ce n’est pas quelque chose d’inintelligible ou d’inintelligent, c’est quelques chose de si profond que l’on ne peut jamais en faire le tour. Le mystère pascal, c’est cette réalité très profonde qui contient notre salut et le salut du monde entier autour de la vie, la passion, la mort, la résurrection de Jésus.

Il nous faut nous replacer dans la personne de Jésus, dans ce qu’elle a d’absolument unique, sinon, pourquoi penserions-nous que le salut du monde, le salut de chacun dépend de ce prophète juif, ce rabbi juif, Jésus de Nazareth ? Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Mais il y a dans la personne de Jésus quelque chose d’absolument unique qui permet de comprendre comment  c’est vraiment en lui que se trouve la gloire de Dieu et le salut du monde, comme nous le disons lors de la célébration de l’eucharistie.

Nous allons découvrir, en méditant le mystère pascal, trois traits fondamentaux de Jésus et absolument unique que vous ne trouverez nulle part ailleurs dans aucune philosophie ni dans aucune religion. Tout d’abord, la manière dont Jésus s’est présenté comme étant de condition divine. Jésus a été condamné à mort pour blasphème : « Toi qui est un homme, tu te fais Dieu. » C’est le motif officiel de la condamnation. Et nous découvrons cette manière de se présenter de Jésus, dans ses paroles et aussi dans ses gestes et dans son comportement. C’est ce que nous allons contempler à présent.

Les paroles.

Sans enregistreur à l’époque, on n’a pas enregistré les paroles de Jésus telles quelles furent historiquement prononcées, mais nous en avons un écho fiable et fidèle à travers les quatre évangiles, dans des styles différents, avec des approches différentes. Ce qui est normal. Jésus a retenti dans une caisse de résonnance, la caisse de résonnance n’est pas la même dans toutes les communautés qui ont entendu annoncer la vie, la parole, les gestes de Jésus. Mais nous avons des paroles éloquentes. Les plus fortes se trouvent dans l’évangile de Jean, dans le langage de Jean ; Par exemple des déclarations comme « le Père et moi, nous sommes un » : donc Dieu et moi, nous sommes un. « Qui me voit, voit le Père » : qui me voit, voit Dieu. Imaginez que quelqu’un tienne aujourd’hui ce langage, on se poserait des questions : « pour qui se prend-il ? Est-ce que ce ne serait pas un paranoïaque ou un gourou très dangereux ? » Jésus a tenu un langage qui a impressionné, réjoui certains, scandalisé beaucoup. Ce qui a frappé les foules d’emblée, Marc le note très bien dans son évangile, c’est l’autorité avec laquelle Jésus parlait. Les foules étaient suspendues à ses lèvres car il leur parlait avec autorité et non pas comme les scribes. Les scribes décortiquaient les textes, interprétaient les textes. Jésus parlait avec une autorité qui coulait de source et les foules pressentaient qu’elles avaient à faire  à quelque chose de radicalement neuf, un enseignement nouveau, donné avec autorité. « Il commande aux esprits mauvais et ils lui obéissent. » Marc était très sensible à cela dans son évangile : La manière dont Jésus parlait avec autorité aux démons qui étaient, dans l’évangile de Marc, des plus perspicaces. Les disciples n’ont guère compris avant la pentecôte qui était Jésus.

Marc a noté dans son évangile – chapitre 8 – une « engueulade » que Jésus adresse à ses disciples : « mais vous n’avez pas encore compris ? Vous avez des yeux pour ne pas voir, vous avez des oreilles pour ne pas entendre ! Vous n’avez pas encore saisi ? Vous avez l’esprit bouché ! » Et aussitôt Marc raconte une guérison d’aveugle. Il ne la met pas là par hasard, c’est pour nous rappeler que les apôtres étaient des aveugles face à Jésus, et pour que le lecteur de l’évangile comprenne : Toi aussi tu es aveugle et c’est la foi de ton baptême qui t’a ouvert les yeux. Tandis que les démons, eux, savaient d’emblée à qui ils avaient à faire : «nous savons qui tu es Jésus de Nazareth ; tu es le saint de Dieu » ou « tu es le fils de Dieu et tu es venu pour nous perdre. » Eux savaient. Les disciples n’ont pas perçu grand-chose, mais les foules pressentaient qu’elles avaient à faire à quelqu’un dont l’autorité est autre, qu’elle coule de source comme de quelqu’un qui est l’égal de Dieu.

Jean note à deux reprises la réaction des auditeurs, des docteurs de la loi, des scribes devant la manière d’agir et de parler de Jésus. Au chapitre 5, après la guérison du paralytique qui était là depuis tant d’années près de la piscine de Béthesda et que Jésus a guéri, un samedi, un jour de sabbat, on lui en fait le reproche : « Tu as travaillé un jour de sabbat en guérissant ce paralytique ! » Et Jésus répond en disant : « Mon Père travaille toujours – car Dieu soutient en permanence sa création – mon père travaille toujours et par conséquent, moi aussi je travaille. » Et Jean en 5, 18 note : « ils voulaient le lapider, non seulement parce qu’il violait le sabbat, mais parce qu’il appelait Dieu son propre Père, se faisant ainsi l’égal de lui. » En Jean 10, 33, quand on veut lapider Jésus. Il demande à ses adversaires : « Pour quelles œuvres bonnes voulez-vous me lapider ? ». Ils lui répondirent : « Ce n’est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, mais parce que  tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu par ta manière de parler. »

Mais on trouve le même défi, la même prétention publique, dans les évangiles synoptiques (du grec : súnopsis, qu’on peut voir et regarder en même temps. On peut les mettre tous les trois côte-à-côte, ils se ressemblent, ils ont beaucoup de traits communs, Matthieu, Marc et Luc). Par exemple dans Matthieu 11 ou dans Luc 10 quand Jésus dit : « Nul ne connait le fils sinon le Père. » Autrement dit : nul ne me connait sinon Dieu. Il n’y a que Dieu qui est à la hauteur de ma propre personne et « nul ne connait le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler. » En parlant de la sorte, Jésus affirme l’intimité unique entre Dieu son Père et lui-même. Et Jésus parlait de Dieu son Père comme de son « abba » terme utilisé par les enfants en français : papa. Dieu est son père bien-aimé et il est son fils bien-aimant. Jésus sera condamné à mort pour blasphème. Marc l’a rapporté au chapitre 14, 61-64 et nous avons entendu l’équivalent ce dimanche dans l’évangile de Matthieu quand le grand prêtre l’interrogea de nouveau : « Es-tu le Messie, le Fils du Dieu béni ? »(Littéralement le Fils du béni). Les juifs évitaient de prononcer le nom de Dieu. C’était le langage juif de l’époque, c’était l’un des titres du Messie, ce qui n’avait pas encore le sens fort comme pour les évangélistes et pour nous : Fils de Dieu, de même nature que le Père, comme nous le disons dans le credo de Nicée Constantinople, c’était un des titres du Messie. Comme la question est solennelle : « Es-tu le Messie, le Fils du béni ? » Jésus lui dit : « Je le suis ». Jusque-là, ça va ; il fallait bien qu’un jour quelqu’un prétende être le Messie, pour peu qu’il le soit vraiment ; Mais ce qui va susciter la condamnation  c’est ce que Jésus rajoute : « Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir sur les nuées du ciel. » Jésus évoque la prophétie de Daniel 7.

C’est un des deux textes qui ont le plus inspiré Jésus pour se dire à lui-même dans sa conscience humaine quelle était sa mission. En Isaïe 53 : le serviteur souffrant, écrasé par ses souffrances. Si vous ouvrez le livre de Daniel au chapitre 7, vous verrez que Daniel, dans une vision nocturne, a vu un trône dans le ciel, avec un ancien assis sur ce trône. Et cet ancien, c’est Dieu. Dieu étant éternel, on peut relativement dire qu’il est âgé. On le désigne comme un ancien. Et voilà que s’avance un fils d’homme. Au début cela signifie d’abord un humain, un petit des hommes, un être humain, mais Jésus va reprendre cette expression pour parler de lui-même et elle exprime cette grandeur divine. Ce fils d’homme qui s’approche reçoit un pouvoir divin ; Il s’approche près de l’ancien et il reçoit de lui tout pouvoir, sur toutes les nations, toutes les races, toutes les langues et un règne qui n’aura pas de fin, comme nous le disons encore dans le credo de Nicée Constantinople. Un être majestueux qui arrive sur des nuées du ciel, attribut divin. Jésus, en parlant de lui-même employait presque toujours l’expression : « le Fils de l’homme », qui exprimait pour lui sa grandeur divine. C’est ce qu’il ajoute : « et désormais, vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite du Tout-Puissant (emprunté au Ps 109 : « le seigneur a dit à mon Seigneur, siège à ma droite »), et venant sur les nuées du ciel. Alors, le grand prêtre déchire ses vêtements et dit : « Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? » Tous prononcèrent qu’il méritait la mort. » Ça, ce sont les paroles, mais nous avons aussi les gestes par lesquels Jésus se met au rang divin.

L’autorité.

En Matthieu 5, Jésus revendique une autorité qui le met au rang de Dieu. Jésus cite la loi donné par Dieu à son peuple : « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : tu ne tueras pas et celui qui commettra un homicide sera passible de mort. Eh bien, moi, je vous dis… » – ce « moi » de Jésus qu’il met au même niveau, mais au-dessus de la loi, de la thora donnée par Dieu à son peuple. Il s’attribue une autorité divine : « Eh bien,  moi, je vous dis que quiconque injurie son frère est déjà passible du tribunal. Vous avez lu qu’il a été dit aux anciens : tu ne commettras pas d’adultères ; Eh bien, moi, je vous dis : quiconque regarde une femme en la possédant déjà mentalement a commis l’adultère avec elle dans son cœur… » Je note que le « moi » de Jésus est impressionnant. Jamais homme, n’a manié le « je » ou le « moi » avec une telle force.

Mais nous avons d’autres passages où Jésus revendique par ses gestes, par ses attitudes une dignité qui le met au rang de Dieu. Par exemple, quand on lui amène un paralytique, il y a tellement de monde qu’on ne peut pas rentrer par la porte ; ce sont de grands toits, fait de branchages. On écarte des branchages et on parachute le paralytique devant Jésus, dans la maison. Voyant leur foi – pas celle du paralytique, mais de ceux qui l’ont porté – Jésus dit au paralytique : « mon fils, tes péchés te sont remis. » Il n’était pas venu pour ça, le paralytique ! Il était venu pour être guéri de sa paralysie et il le sera, mais Jésus commence par le guérir intérieurement. La réaction de ceux qui entendent, et spécialement des gens cultivés, les docteurs de la loi, les scribes : « mais c’est un blasphème ! Dieu seul peut pardonner les péchés. Pour qui se prend-il ? » Cette autorité, ce pouvoir… même les disciples qui ne sont pas très futés, pas très intelligents, devant certains signes accomplis par Jésus  se disent : « mais qui est-il ? Qui est-il donc pour que même les vents et la mer lui obéissent lors de la tempête sur le lac que Jésus apaise par sa parole ? »

Ce que Jésus demande pour lui en Matthieu 10,37-39 – je me suis souvent demandé comment les gens à la messe, en entendant ça, ne sortent pas scandalisés de ce que Jésus demande, ce qui dans un premier temps est absolument imbuvable – où de même en Marc 8,4-38 : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera. » Imaginons aujourd’hui, quelqu’un parlant de la sorte ! Un doyen, un évêque ou un père abbé, une mère abbesse, un fondateur, un berger ou une bergère d’un groupe de prière charismatique commençant à dire : « celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. » On le dénoncerait aussitôt à une commission parlementaire chargée de réprimer les sectes. Et on aurait raison. Mais Jésus parle ainsi, et il pouvait parler ainsi en raison de son rang divin.

Ou bien, même si cela parait dans un premier temps plus innocent, en Matthieu 25 : « Je vous le déclare, en vérité, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ses petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » De quel droit un homme prétend-il que ce que l’on fait à n’importe quel être humain, l’atteint lui personnellement ? Et Jésus se présente comme ça.

Cette parole admirable, en Matthieu 11,28, une des plus belles paroles dans l’évangile : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau,  et moi je vous procurerai le repos. » C’est sympathique, c’est merveilleux, mais quelle prétention. Imaginez que dans notre campagne présidentielle, un candidat fasse une déclaration semblable : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau et moi, je vous procurerai le repos. », ce serait un vaste éclat de rire dans tout l’hexagone. Pour qui se prend-il ?

Ou encore une parole que l’on trouve dans les évangiles synoptiques : « le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas ». Quiconque, qui que ce soit sur cette planète tiendrait un tel langage, susciterait dérision ou scandale. Pour ne pas citer Jean : « vous êtes d’en bas et moi je suis d’en haut » ! Jamais Jésus ne parle en s’associant à ceux qui l’écoutent en disant « Notre Père ». Il n’y a qu’une seule fois où il emploie l’expression notre Père, c’est quand il nous enseigne une prière. Sinon, c’est mon Père ou bien votre Père, mais jamais notre Père. Il est à un niveau différent. Il dira à Marie Madeleine après sa résurrection : « va trouver  mes disciples et dis leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » Malgré sa proximité, Jésus est à un niveau autre.

Cela vaut la peine que vous vous confrontiez à ces paroles et à ces attitudes de Jésus. Nous sommes spontanément très sensibles à sa proximité, à sa douceur, à sa miséricorde, mais il nous faut aussi être sensible à la verticalité de sa personne qui le met à un rang supérieur, transcendant, le rang même de Dieu. Et cependant, avec une parfaite humilité, Jésus a manié le « moi » comme on ne l’a jamais fait – son égo était super surdimensionné – et en même temps, il est d’une parfaite humilité. Il ne cherche pas sa gloire, mais la gloire de celui qui l’a envoyé. C’est très présent dans l’évangile de Jean : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé. Les paroles que je vous dis ne sont pas les miennes, mais celles de celui qui m’a envoyé. Si je cherchais moi-même ma gloire, cette gloire ne serait rien. Mais il y a un autre qui veille sur ma gloire. Père, glorifie ton fils comme ton fils te glorifie. Nul n’est bon que Dieu seul. » Toutes ces paroles de Jésus renvoient à son Père dont il fait toujours sa volonté.

Ce que j’ai évoqué en quelques phrases d’évangile est un phénomène unique dans le monde. Je ne connais personne, dans aucune philosophie ou aucune religion qui parle de la sorte. Ni Confucius, ni Lao Tseu, ni Bouda, ni Mahomet n’ont prétendu au rang divin. C’étaient des fondateurs de spiritualité, de religion, présentés parfois comme des prophètes, mais sans revendiquer un rang proprement divin. Cela est tout à fait unique. C’est ce qui explique que dans la foi chrétienne, Jésus est au cœur, au centre même de la foi. Les grands sages, qui sont à l’origine des spiritualités extrêmes orientales comme le bouddhisme, l’indouisme, etc., ces sages indiquaient un chemin, des pistes pour approfondir la relation avec Dieu ou avec l’absolu ou avec la totalité anonyme qui nous dépasse. Ils prétendaient révéler une vérité qui peut conduire vers la vérité, tandis que Jésus dans le langage de Jean affirme : « Je suis le chemin, la vérité, la vie ». C’est lui qui est le chemin, c’est lui qui est la vérité, c’est lui qui est la vie.

Marthe, dans Jean 11 que l’on a entendu le 5ème dimanche de carême n’est pas trop rassurée quand Jésus lui dit : « ton frère ressuscitera. » «  Oui ! Je sais, il ressuscitera au dernier jour » ; le dernier jour, cela ne l’arrange pas présentement ! Alors Jésus lui dit : « Je suis, moi la résurrection et la vie. Et quiconque croit en moi, même s’il meurt, vivra ; crois-tu cela ? » Et Marthe va faire un très bel acte de foi en réponse à cette question.

Jésus utilise l’image de la bergerie quand il dit : « Je suis la porte des brebis et ceux qui n’entrent pas par la porte, ce sont des brigands et des voleurs, ils entrent par effraction dans la bergerie.  Je suis la porte des brebis et quiconque entre par moi trouvera la vie en abondance, il pourra aller et entrer, aller et venir, il aura du pâturage en abondance. Tous ceux qui sont venus avant moi étaient des brigands et des voleurs.» Pas très tolérant, comme attitude… : « Je suis le chemin, la vérité, la vie » ; « Je suis la résurrection et la vie. » ; « Je suis la porte des brebis ». Je me suis permis d’insister un peu là-dessus parce que ce n’est pas sous cet aspect de la personne de Jésus, pourtant central, que nous mettons spontanément l’accent. Et une des grandes tentations de notre culture actuelle, à coté de ses grandes qualités, c’est de remplacer cette personne de Jésus, attirante, fascinante, redoutable également, déconcertante, bousculante par ce qu’on appelle des valeurs chrétiennes, des valeurs de l’évangile qui existent. Mais c’est une grave tentation de remplacer la personne de Jésus par un « isme » : le christianisme. De telle sorte, il y aurait dans l’histoire, le bouddhisme, l’indouisme, le socratisme, le platonisme, le marxisme… et le christianisme ; mais un isme en plus ou en moins, ça ne change pas profondément la vie. Et c’est une tentation de remplacer le Christ par le christianisme. Un mot en « isme », ça ne dérange pas tellement ; mais la personne du Christ, ça nous dérange.

Comme évêque dans deux diocèses successifs, j’ai visité beaucoup d’institutions chrétiennes. Il y en a beaucoup plus en Belgique qu’en France. En Belgique, l’enseignement libre catholique scolarise dans la partie flamande 70% de la population et dans la partie francophone 50% de la population scolaire ;  il y a les cliniques catholiques en veux-tu en voilà, des syndicats chrétiens, des mutualités chrétiennes… J’ai rencontré beaucoup de ces institutions, j’ai visité des centaines et des centaines d’écoles catholiques et parfois je demandais innocemment : « comment définissez-vous, dans votre charte, votre identité chrétienne ? Qu’est-ce pour vous une institution chrétienne ? » J’entendais presque toujours : « nous sommes une institution chrétienne parce que nous y cultivons les valeurs évangéliques de tolérance, de solidarité, de justice, du souci des plus pauvres, de fraternité … » Je me permettais de répondre : « mais ce sont aussi les valeurs de la république, ce sont les valeurs des lumières » en référence au siècle des lumières sous Louis XIV, des valeurs très précieuses d’ailleurs que nous sommes heureux de partager. Mais on n’est pas encore arrivés, par-là, à ce qui est au cœur de l’identité chrétienne. Au cœur de l’identité chrétienne, il y a quelqu’un. Et on devient vraiment chrétien lorsqu’on cesse d’être simplement un adepte des valeurs chrétiennes. Mais quand on devient des disciples de Jésus et qu’on est branché sur sa personne par le baptême, par la confirmation, par l’eucharistie, là on vit de Lui, on est branché sur Lui. Une tentation est de laisser la personne de Jésus, un peu là, un peu sur le côté et de le remplacer par des valeurs précieuses – et c’est un grand bonheur qu’elles soient partagées par d’autres que des chrétiens, par des athées, des agnostiques, par la majorité des citoyens.

Il nous fallait d’abord contempler cela avant de passer à un second aspect, unique lui aussi, de la personne de Jésus et qui est en total contraste avec le premier. Jésus a revendiqué un rang qui l’égale à Dieu ; et il a agonisé, et il est mort dans le silence de Dieu, avec le sentiment que Dieu est loin et que son père l’a abandonné. Rappelons-nous le récit de la passion dans l’évangile de Matthieu comme dans celui de Marc : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?» Ce contraste, nous ne pouvons le percevoir dans toute cette puissance que si nous avons d’abord levé les yeux vers Jésus dans sa prétention au rang divin.

Suit à présent un temps d’intériorisation avec disposition du saint sacrement, et c’est un grand bonheur car lorsque l’ostensoir sera sur l’autel, l’hostie au centre, deux hypothèses se présentent à nous, si nous sommes là en train de prier : ou bien nous sommes tous fous, nous sommes à genoux ou en prière devant un morceau de pain relativement insipide d’ailleurs, un morceau de pain dans une lunule, dans un ostensoir, ou bien nous reconnaissons que vraiment le Seigneur est là, présent, personnellement, celui dont nous avons entendu le langage, dont nous avons vu les attitudes, celui qui s’est mis au rang de Dieu. Nous pouvons alors comme Thomas, l’incrédule au début, craquer devant Lui quand il peut le vérifier comme il l’exigeait. Il est le patron des architectes, une équerre à la main, un esprit très moderne : moi, je veux vérifier, je ne crois que ce que je vois. Et quand l’occasion lui est donnée de pouvoir introduire la main dans les plaies du coté, il craque et il se prosterne et il fait la plus belle confession de foi de tout le nouveau testament. C’est la seule fois qu’on s’adresse à Jésus en lui disant doublement qu’il est Dieu : « Mon Seigneur et Mon Dieu ». Et bien nous faisons de même quand nous sommes en adoration, parce que celui qui est là, présent dans l’hostie, c’est le Seigneur Jésus. Cela m’a très fortement impressionné aux journées mondiales de la jeunesse lorsqu’à la veillée du samedi, introduit par le pape Benoit XVI, il y a eu l’adoration du saint sacrement. Sur une colline était installé l’autel, il y avait un million de jeunes et sur l’autel un très grand ostensoir, une très grande hostie, mais vu de loin !!! Et on voyait prosterné Benoit XVI. C’était l’un des moments les plus heureux pour lui car, à ce moment-là, plus personne ne pensait à lui : un silence à couper au couteau, un million de jeunes qui se taisent, tout ça parce qu’ils étaient avec le pape, tournés vers l’hostie dans l’ostensoir. Ou bien tout le monde était fou, ou bien tout le monde était dans la vérité de la présence réelle du Seigneur parmi nous.

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La mort de Jésus dans l’humiliation.

Deuxième méditation

Second aspect de la figure du Christ qui va nous aider à comprendre le mystère pascal

Tout commence à Gethsémani, lors de l’agonie de Jésus. Agoni e : mot grec qui signifie combat, combat qui précède la mort, et là, l’agonie de Jésus à la veille de sa mort. Marc en 14,33-34 note : « Il commence à ressentir effroi et angoisse. Mon âme est triste à en mourir. »

Effroi et angoisse : Il nous est précieux de méditer ça. Que le fils de Dieu fait homme, vrai homme et vrai Dieu, mais comme un vrai homme il éprouve comme nous, à certains moments de notre vie, effroi et angoisse : « Mon âme est triste à en mourir. » Et étendu par terre : Marc est le plus réaliste des évangiles, il reconnait que Jésus est prostré, étendu de tout son long par terre. Luc qui cherche toujours à humaniser la passion dit qu’il est à genoux. Mais c’est sans doute Marc qui est le plus fiable dans ce détail. Et étendu par terre, il prie : « Abba – littéralement papa, père bien aimé – s’il est possible que cette coupe passe loin de moi. Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux. » Mais il ne reçoit aucune réponse. Luc, à nouveau, fait mention d’une apparition d’anges qui viendraient le réconforter ; mais Luc est le seul à rapporter ce trait. Le père demeure loin et se tait. Et les disciples, à distance, dorment, à qui pourtant il a demandé de veiller et de prier avec lui. Il en a pris trois, prêts de lui, pour le soutenir dans son combat, dans son agoni : Pierre, Jean et Jacques.

 

Le grand écrivain, Blaise Pascal, dans son mystère de Jésus, a admirablement illustré cette scène de Jésus. Comme il dit dans son français du XVIIème siècle : Jésus dans l’ennui. Actuellement, ennui en français signifie : trouver un spectacle un peu long et on commence à s’ennuyer. Mais au sens fort qu’avait ce mot au XVIIème siècle, c’est dans l’épreuve, dans l’angoisse, dans le tourment. Je cite cet admirable texte, un de ses plus beaux textes de la langue française méditant l’agonie de Jésus : « Jésus cherche quelques consolations, au moins dans ses trois plus chers amis et ils dorment. Et ainsi, Jésus était délaissé, seul face à la colère de Dieu contre le péché. Jésus est seul sur la terre. Il n’y a non seulement personne qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache. Le ciel et lui sont seuls dans cette connaissance. Jésus est dans un jardin, non de délices comme le premier Adam où il se perdit et tout le genre humain avec lui, mais dans un de ces supplices où il est sauvé, Lui et tout le genre humain. Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit. Je crois que Jésus ne s’est jamais plaint que cette seule fois ; c’est la seule fois dans l’évangile où Jésus mendie un peu de réconfort auprès de ses disciples. D’ordinaire, c’est lui qui les réconforte. Mais pour lors, il se plaint comme s’il n’eût plus pu contenir sa douleur excessive : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. »

Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie. Mais il n’en reçoit point, car ses disciples dorment.

Jésus en agonie jusqu’à la fin du monde.

Il ne faut pas dormir pendant ce temps‑là. C’est une parole très bienfaisante de Blaise Pascal et qui nous touche de très près. Jésus a prié les hommes, et n’en a pas été exaucé. Nous nous plaignons parfois que Dieu ne nous exauce pas, mais Jésus a prié les hommes et n’en a pas été exaucé. Jésus, pendant que ses disciples dormaient, a opéré leur salut.

Il l’a fait à chacun des justes pendant qu’ils dormaient et dans le néant avant leur naissance, et dans les péchés depuis leur naissance. Il ne prie qu’une fois que le calice passe, et encore avec soumission, et deux fois qu’il vienne, s’il le faut.

Jésus dans l’ennui.

Jésus, voyant tous ses amis endormis et tous ses ennemis vigilants, se remet tout entier à son Père.

Jésus ne regarde pas dans Judas son inimitié mais l’ordre de Dieu qu’il aime et la voit si peu qu’il l’appelle ami. Jésus s’arrache d’avec ses disciples pour entrer dans l’agonie. Il faut s’arracher de ses plus proches et des plus intimes, pour l’imiter. Jésus étant dans l’agonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps. C’est ce que nous allons faire pendant tous ces jours de la semaine sainte, et nous y sommes invités par cette récollection : Jésus étant dans l’agonie et les plus grandes peines, prions plus longtemps. C’est à cette heure que Jésus appelle lui-même « l’heure des ténèbres » et que nous avons entendu dans Luc 22,52-53 quand Jésus s’adresse à ceux qui viennent l’arrêter : « Suis-je un brigand, pour que vous soyez venus avec des épées et des bâtons ? Chaque jour j’étais avec vous dans le Temple et vous n’avez pas porté la main sur moi. Mais c’est votre heure et le règne des ténèbres. »

L’abîme où Jésus descend le soir du jeudi saint et la nuit du jeudi au vendredi est plus profond que l’abîme de la dérision, de la honte du juste abandonné à ses ennemis. C’est, en fin de compte, l’abîme de Jésus absolument seul et même de l’abandon apparent, en tous cas, du fils par le père sur la croix.

Marc et Matthieu ont gardé comme paroles de Jésus prononcée sur la croix uniquement cette parole d’abandon. Saint Luc, l’évangéliste par excellence de la miséricorde, a retenu trois paroles de miséricorde : « Père, pardonne leur, car ils ne savent ce qu’ils font. » Et au larron devenu bon à ce moment : « en vérité je te le dis, aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le paradis. » Troisième parole notée chez Luc, au moment de mourir : « Père entre tes mains je remets mon esprit. » – Parole de confiance, de douceur. Jean a retenu une parole de contraste : « J’ai soif.» Alors que Jésus, dans l’évangile de Jean, se présente comme une source qui jaillit jusque dans la vie éternelle ; Et ici, c’est la source qui a soif. Chez Jean, il y a toujours un double sens : il a soif d’un peu d’eau parce que les crucifiés, au bout de quelques heures, étaient déshydratés, exposés au soleil, en plein jour ; mais il a soif surtout de toi et de moi, de nous. Et puis Jean a noté la parole de Jésus à sa mère : « Femme, voilà ton fils ». Désormais tu n’es plus seulement ma mère à moi, mais tu es la mère de tous disciples. Et au disciple bien-aimé : «  voilà ta mère » et au moment de mourir : « tout est accompli.» Matthieu et Marc ont retenu uniquement le cri d’abandon, si impressionnant qu’ils l’ont noté en araméen, pas dans le grec de leur évangile : « »Eli, Eli, lama sabachthani ? » » ; « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est un cri étonnant ! Jésus n’a prié que ce premier verset du psaume 22, psaume qui évoque la passion. C’est un cri que tant de gens poussent de par le monde, que nous avons peut-être poussé nous-même à certains moments de notre vie quand on a le sentiment que, apparemment Dieu nous a oubliés. Et on se demande : « Où est-il ? Est-ce qu’il se préoccupe un peu de moi ? » Est-ce qu’il se préoccupe des créatures humaines qui sont violentés, qui sont anéantis par des tsunamis, par des inondations, par des irruptions volcaniques, par des tremblements de terre, par la violence, la cruauté de la guerre ? Où est Dieu pendant ce temps-là ? Où est Dieu ? que fait-il ? Regarde-t-il du haut du ciel, indifférent ? Où est Dieu ? Et bien Jésus meure avec ces mots sur les lèvres. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Et encore, ces paroles ont dans sa bouche, une profondeur unique ! Car, pour nous, il est en quelque sorte naturel d’être loin de Dieu ; nous ne sommes que des créatures, des créatures pécheresses, qui se sont elles-mêmes éloignées de Dieu. Mais quand ce cri est poussé par le fils qui est de toute éternité le bien aimé du père, quand ce cri est poussé par celui qui disait : « Je ne suis jamais seul, le Père est toujours avec moi, parce que je fais toujours sa volonté ; le Père et moi nous sommes un », quand ce cri est poussé par l’innocent par excellence qui est sans péché, il révèle un abime absolument unique, plus profond que ceux que nous pouvons connaitre dans nos dépressions, dans nos solitudes, dans nos deuils, dans nos souffrances. C’est un abime insondable ! Et de grands théologiens ont beaucoup médités cela. Le grand théologien suisse Von Balthasar a consacré une bonne part de son œuvre à méditer la profondeur de ce cri. La fondatrice des Focolari, Chiara Lubich, a aussi beaucoup médité. Un de ses livres s’appelle d’ailleurs : « le cri. »  – le cri d’abandon de Jésus sur la croix.

Paul a résumé cela dans une formule lapidaire, concise, dont il a le secret un peu brutal, mais très précieuse  que vous trouvez dans 2 Co 5,21. Paul vient d’inviter dans les versets précédents les corinthiens à se réconcilier avec Dieu. Il dit, mais il le dit à nous aujourd’hui : « Nous les apôtres, nous sommes en ambassade au nom du Christ et nous vous demandons, nous vous supplions de vous laisser réconcilier avec Dieu dans le Christ. » Et c’est un mot qui résonnait dans les oreilles des corinthiens parce qu’au premier siècle avant J.C., leur ville avait été détruite par les romains, en châtiment pour une rébellion. Et voilà que Jules César, à la fin du 1er siècle avant JC, vers 45 avant JC, a offert aux corinthiens une réconciliation. Il a reconstruit leur ville. Il a invité les corinthiens dispersés à aller habiter à nouveau dans cette ville reconstruite. Alors le mot réconciliation avait une résonnance particulière pour les corinthiens. Et Paul, pour expliquer le prix payé par le Seigneur pour leur offrir la réconciliation, écrit ceci : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justice même de Dieu. ». C’est une formule admirable. Les démons qui savaient très bien à qui ils avaient à faire, appelaient Jésus : Le Saint de Dieu. Eh bien, celui qui n’a pas connu le péché, le Saint de Dieu, Dieu l’a pour nous fait « péché » ; Il l’a identifié à notre péché pour que nous, pécheurs, nous ayons part à la sainteté de Dieu. Extraordinaire formule !  Traduit dans un langage encore plus simple : pour que les pécheurs que nous sommes puissent devenir des saints, le Saint de Dieu a été mis au rang des pécheurs. C’est le sens profond du mystère pascal.

On va tous devoir devenir des saints. Il faut vous y résigner. Et c’est admirable quand on le devient au court de la vie terrestre. Nous connaissons des saints qui sont devenus des saints pendant leur enfance, comme le petit Tarsisius, Dominique Savio, Thérèse de l’enfant Jésus… mais si nous laissons passer le printemps de notre vie et attendons l’été pour devenir des saints, c’est pas mal, le bon Dieu accepte ! Thérèse d’Avila s’est vraiment convertie lorsqu’elle avait près de 40 ans. Elle était au carmel de l’incarnation à Avila, carmel cossu où on vivait une vie un petit peu mondaine pour des carmélites, avec beaucoup de parloirs, beaucoup de visites… pas très sérieux comme carmel et c’est là qu’un jour elle a été comme transpercée en regardant une petite statue de Jésus aux outrages. Cette statue était là depuis toujours, dans une chapelle latérale du cloitre de l’incarnation à Avila. Et un jour, elle a vraiment regardé ça et elle a été transpercée. Elle avait près de 40 ans. Merci Seigneur, a-t-elle écrit, de m’avoir attendu si longtemps ; elle a attendu l’été de sa vie pour se convertir. Mais si nous nous convertissons et que nous devenions des saints à l’automne, le Seigneur accepte. Et si nous attendons l’hiver de notre vie, quand on commence à s’engourdir, à s’ankyloser, à oublier, la mémoire qui commence à défaillir et les jambes et l’arthrose et les rhumatismes, eh bien, il accepte qu’on devienne des saints à l’hiver de notre vie sur cette terre. Si ça ne suffit pas pour nous dépouiller de nous-même, pour nous perdre en lui, il nous donne notre agonie où il faut tout laisser aller. C’est pour ça qu’il est si important de respecter l’agonie de l’être humain. Il faut éviter que les gens souffrent, et nous avons des moyens très efficaces pour lutter contre la souffrance, mais piquer les gens pour qu’ils meurent, sur commande, c’est les priver d’une maturation qui se produit dans les dernières heures, dans les dernières secondes de la vie humaine. Il y a beaucoup de gens qui deviendront des saints dans leur agonie où il faut tout laisser aller. Et si même l’agonie ne suffit pas, la mort va nous dépouiller.  Beaucoup de gens – nous peut-être – deviendront des saints dans le moment même de notre mort où il n’y aura plus que l’unique nécessaire, et tout le reste nous l’aurons laisser aller. Et si la mort elle-même ne suffit pas, au-delà de la mort, pourvu qu’en nous il y ait une ouverture, l’amour de Dieu nous purifiera. Le purgatoire c’est l’amour de Dieu qui nous purifie au-delà même de la mort. Mais on entre dans la joie de Dieu, on ne peut avoir part à la béatitude du Dieu trois fois saint que lorsqu’on est devenu nous aussi des saints. Pour que les pécheurs que nous sommes puissent un jour, le plus tôt possible, devenir des saints, le Saint de Dieu a été mis au rang des pécheurs. Impressionnant ! Jésus meurt au rang des pécheurs, un assassin à gauche, un assassin à droite.

Voilà les places qui étaient réservées, quand Jacques et Jean, pistonnés par leurs mères, mesdames Zébédée et Salomé, viennent demander à Jésus les deux plus belles places quand il viendra dans son royaume, les vices présidents ou les vices premiers ministres de Jésus dans son royaume. Jésus répond : « vous ne savez pas ce que vous demandez. De toute façon, ce n’est pas moi qui accorde ces places, c’est mon Père qui les réserve à ceux qu’il a choisi. » Et ceux qui sont à côté de lui quand Il inaugure son royaume sont deux assassins dont un qui comprend ce qui se passe : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume. » Il a compris, il a aperçu que Jésus n’est pas un simple condamné ordinaire : « Quand tu viendras dans ton royaume ! »

Au rang des pécheurs.

« L’Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde » comme nous le disons à chaque eucharistie. Voilà le prix payé pour notre salut. Kierkegaard, un philosophe danois très bon chrétien, disait que la croix c’est le paradoxe absolu : Le Saint de Dieu au rang des pécheurs. La source d’eau vive qui crie : « j’ai soif. » Celui qui drainait les foules derrière lui, à cause des signes qu’il accomplissait et de l’autorité de sa parole qui meurt seul, dans la solitude. Le verbe de Dieu, celui qui est la parole même de Dieu qui meurt dans le silence. Ce trait est aussi unique dans l’histoire religieuse de l’humanité. La figure d’un Dieu souffrant et humilié est unique. Dans la mythologie grecque qui n’est que de la mythologie et qui ne parle pas d’événement historique, il arrive à Jupiter qui accumule les fredaines, les adultères – la mythologie des grecs n’est pas très édifiante, celle des latins non plus où ce n’est que viols, séductions – dans l’Iliade d’Homère, de pleurer sur la mort de son fils, Sarpédon. Un fils qu’il a eu en s’unissant à une mortelle. Ce sont des larmes passagères et ce n’est pas un événement de l’histoire. Même Israël n’aurait jamais imaginé que son messie serait ce serviteur souffrant écrasé par la souffrance, décrit par le prophète Isaïe. Or Jésus va vers la passion, vers la croix, comme vers le centre de sa mission. Dans l’évangile de Jean, c’est ce qu’Il appelle « son heure » quand Jésus Christ dit, dans l’évangile de Jean, à plusieurs reprises : « Mon heure n’est pas encore venue ». Il le dit à sa mère, à Cana : « femme pourquoi me demandes-tu cela ? »  Et : « Ils ne purent l’arrêter, ils ne purent mettre la main dessus car son heure n’était pas venue. » Et cette heure, c’est l’heure de la croix. Jésus marche vers cette heure comme vers le centre de sa mission. Jamais Israël n’aurait pu imaginer une chose pareille.

Nous avons dans l’ancien testament différentes figures : la figure du grand prophète annoncé par Moïse. En Deutéronome 18, Moïse annonce qu’un jour se lèvera, un prophète semblable à lui. Et à la fin de ce livre, un écrit assez tardif dans la bible, il est dit : « Jamais plus un prophète aussi grand ne s’est levé. » La figure du grand prophète, quand à Jean-Baptiste on demande : « Es-tu le grand prophète ? ». Jean-Baptiste répond : « non ». La figure des prophètes en général quand nous avons la figure des rois, éminemment la figure du roi David duquel devait naître le messie. Le messie serait fils de David, glorieux comme David. A l’époque de Jésus, beaucoup espérait que le messie, quand il viendrait, se mettrait à la tête de la guérilla, chasserait l’occupant romain et restaurerait la royauté en Israël. Nous avons la figure des grands prêtres dans l’ancien testament, celle du fils de l’homme et nous avons aussi le serviteur souffrant. Mais tout cela était des figures disparates, différentes. Jésus va dans sa personne réunir toutes ces figures. Il va être Daniel 7 : « le fils de l’homme venant sur les nuées du ciel.» Il va être le messie, fils de David et la généalogie de Jésus souligne que par Joseph, il est de la descendance royale de David, il est le prophète par excellence. Plus qu’un prophète, il est lui-même la parole de Dieu ; le prophète est celui qui répercute la parole de Dieu et il est lui-même la parole de Dieu ; il sera comme le montre la lettre aux hébreux : « le grand prêtre de la nouvelle et éternelle alliance » ; mais il va être cela en étant le serviteur souffrant d’Isaïe. Impensable pour le monde juif que le messie glorieux, le fils de David, soit ce serviteur souffrant. Pour Israël, c’était deux figures différentes.

A la fin d’Isaïe 52 et 53, nous avons les vocations de ce serviteur souffrant. La première lecture du vendredi saint est un texte fabuleux ; si vous avez parfois des doutes concernant l’inspiration de l’écriture par l’Esprit Saint, lisez-le car il ne peut venir que de l’Esprit Saint. C’est un texte qui date de plusieurs siècles avant J.C. et c’est la description la plus précise de Jésus dans sa passion : « Mon serviteur réussira, dit le Seigneur ; il montera, il s’élèvera, il sera exalté ! La multitude avait été consternée en le voyant, car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme ; … de même devant lui les rois resteront bouche bée, car ils verront ce qu’on ne leur avait jamais dit, ils découvriront ce dont ils n’avaient jamais entendu parler. Qui aurait cru ce que nous avons entendu ? À qui la puissance du Seigneur a-t-elle été ainsi révélée ? Devant Dieu, le serviteur a poussé comme une plante chétive, enracinée dans une terre aride. « Il n’était ni beau ni brillant pour attirer nos regards, son extérieur n’avait rien pour nous plaire. Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleur, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne, et nous l’avons méprisé, compté pour rien. Pourtant, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était châtié, frappé par Dieu, humilié. Or, c’est à cause de nos fautes qu’il a été transpercé, c’est par nos péchés qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous obtient la paix est tombé sur lui, et c’est par ses blessures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait son propre chemin. Mais le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous. Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. Arrêté, puis jugé, il a été supprimé. Qui donc s’est soucié de son destin ? Il a été retranché de la terre des vivants, frappé à cause des péchés de son peuple… et pourtant il n’a jamais commis l’injustice, ni proféré le mensonge. Broyé par la souffrance il a plu au Seigneur. Mais s’il fait de sa vie un sacrifice d’expiation, il verra sa descendance, (la voilà) il prolongera ses jours ; par lui s’accomplira la volonté du Seigneur.  À cause de ses souffrances, il verra la lumière, il sera comblé. Parce qu’il a connu la souffrance, le juste, mon serviteur justifiera les multitudes, il se chargera de leurs péchés. C’est pourquoi je lui donnerai les multitudes en partage, les puissants seront la part qu’il recevra car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs. »

Extraordinaire ce texte, qui date de VIème siècle avant JC. J’ai parfois posé la question à des rabbins, à des juifs, en leur demandant comment ils lisaient ce texte. Certains m’ont répondu, nous essayons de l’interpréter comme parlant du peuple d’Israël, les épreuves que ce peuple a subi et récemment la shoah, le nazisme. Mais par ailleurs, ce texte parle d’un individu, pas d’une collectivité. Certains rabbins nous disent : à la synagogue, nous ne lisons jamais ce texte, parce qu’il fait trop penser au Christ auquel nous ne pouvons pas croire. La principale raison pour laquelle les juifs ne veulent pas croire en Jésus, c’est que Jésus s’est mis au rang de Dieu et ils ne voient pas comment mettre cela ensemble avec l’unicité de Dieu. Et de fait, ce n’est pas facile comme gymnastique intellectuelle. Dans ses très beaux livres sur Jésus de Nazareth, Benoit XVI a cité dans le premier de ses livres, pendant 20 pages, un rabbin juif, qui vit encore, Jacob Neusner, un exégète, un bibliste, qui avait écrit un sympathique petit livre : « un rabbi parle avec Jésus ». C’est un écrit de fiction où ce savant juif imagine qu’il est un contemporain de Jésus et qu’il le suit, et il écoute ; il est séduit par sa parole parce qu’il leur parle avec autorité, il est séduit par sa miséricorde, par son accueil des gens. Il est séduit par son interprétation souple des obligations du sabbat. Et cependant, il décide de ne pas le suivre, parce qu’il ne peut pas le suivre et il a plusieurs raisons pour cela. D’abord parce que Jésus se présente comme lui-même le sabbat. Il a compris Jacob Neusner que si Jésus est libre vis-à-vis du sabbat, c’est parce qu’il est lui-même le repos de l’homme : « Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau et moi, je vous procurerai le repos. » Jacob Neusner a compris que Jésus se présentait comme étant lui-même le repos du cœur humain. Il ne peut pas accepter non plus que Jésus fonde une nouvelle famille au-delà des liens du sang, avec des gens qui vont faire partie de sa famille à lui et qui vont même le suivre, certains dans le célibat, chose qui n’existe pas en Israël. Il est aussi choqué du fait que Jésus place la barre – à ses yeux – trop haut en ce qui concerne le mariage. Il ne supporte pas que Jésus veuille revenir à l’origine et revienne sur les facilités accordées par Moïse : le mariage indissoluble. Mais aussi, il ne peut pas supporter, et c’est la raison fondamentale pour laquelle il ne le suit pas, que Jésus mette son autorité au-dessus de l’autorité de la thora et donc au rang même de l’autorité de Dieu. Il faudra réfléchir, prier pour comprendre que Jésus, de condition divine, ne supprime pas l’unicité de Dieu, qu’en Dieu il y a trois personnes, non pas trois dieux mais un seul Dieu en trois personnes.

Invitation à lire dans l’un des quatre évangiles, le récit de la passion.

Nous l’avons entendu dans Matthieu, vendredi dans saint Jean, mais on entend ça tout d’une traite et on n’a pas le temps de méditer chacune des scènes, tout le tragique de la passion, comme par exemple l’agonie de Jésus à Gethsémani  ; Thérèse d’Avila s’est convertie en méditant une scène de la passion, Jésus aux outrages, les fanfaronnades de Pierre : « quand même bien tous te renieraient, moi, je ne te renierai pas. » Et Jésus lui dit : « Cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » Jamais de la vie ! Les disciples qui s’enfuient : quand on met la main sur Jésus, il y a bien une protestation de Pierre qui tire l’épée de son fourreau, qui coupe l’oreille d’un serviteur du grand prêtre, une violence qui ne sert à rien, qui ne porte aucun fruit, et Jésus guérit l’oreille de celui dont l’oreille a été amputée. Puis, ils détalent tous, y compris un jeune homme. Saint Marc note : « un jeune homme, peut-être un disciple de loin et qui n’était vêtu que d’un drap. » On veut mettre la main sur lui, il laisse prendre le drap et il s’enfuit tout nu. On a des raisons de penser que c’est peut-être Marc qui parle de lui-même, de son aventure. Mais tous détalent, l’abandonnent, le laissent seul. Il n’y aura – et je le dis à l’honneur des femmes – il n’y aura que des femmes au pied de la croix, sauf Jean, le disciple bien aimé, dont nous saurons à la parousie qui était ce disciple bien-aimé ? Ce n’est pas sûr que ce soit l’apôtre Jean… il y a beaucoup d’hypothèse là-dessus. Sinon, il y a des femmes au pied de la croix, il y a des femmes à l’ensevelissement… ce n’est pas noté par hasard. Il faut méditer toutes les scènes. Les scènes de dérisions : une cape rouge de soldat comme manteau royal, un roseau en guise de sceptre, une couronne d’épines en guise d’attribut royal, et on génuflexe devant Jésus, la garde disant « salut roi des juifs ». Méditons tout cela, toutes ces scènes révélatrices de l’abime dans lequel descend le Seigneur. Je vous ai cité les sept paroles de Jésus en croix, et puis ça se termine par un grand cri, une clameur, une parole inarticulée, un grand cri, au moment où Jésus agonise. Et comme dit Jean : « Il remet l’esprit » – petit jeu de mots de Jean. La pentecôte commence déjà sur la croix.

Les évangélistes notent qu’il se fit, au moment de la mort de Jésus, une grande obscurité, comme parfois il fait noir en plein jour quand il y a des nuages très épais. Mais si c’est noté, ce n’est pas par intérêt pour la météorologie de ce jour-là, c’est pour évoquer les ténèbres intérieurs du fils abandonné, abandonné des hommes, abandonné apparemment de son Père : « mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » Si on note un séisme, un tremblement de terre, ce n’est pas par intérêt pour la sismologie, mais c’est pour évoquer ce grand ébranlement que représente la mort au rang des pécheurs du Saint de Dieu, du fils bien-aimé du Père. Paul dans sa première lettre aux Corinthiens, va souligner l’ampleur de ce paradoxe, le paradoxe absolu dont parlait Kierkegaard.

 

Nous savons, par les actes des apôtres 17, quand Paul s’est adressé à Athènes, à l’aéropage, à l’élite intellectuelle d’Athènes, ville où l’on aimait bien philosopher, qu’Il a fait un très beau discourt. C’est la première fois que Paul se trouvait en Europe. Paul, très docile à l’Esprit Saint, est venu en Europe sur la base d’un songe. Il était en Asie mineure, dans la Turquie actuelle. Il s’enfoncer vers l’est, vers la Turquie et voilà qu’une nuit il a un rêve. Il voit un Macédonien qui le supplie de venir chez lui pour évangéliser. Paul, sur la base de ce songe – et pourtant il est un homme organisé – abandonne tous ses plans. Il va plutôt vers l’ouest jusqu’à la côte, à Troas. Là, il prend le bateau, il passe par Samothrace et arrive au port de Néapolis dans la Macédoine actuelle et là, il monte jusqu’à la ville de Philippes qui est un petit centre de l’administration romaine, dans la Macédoine. C’est là qu’il convertit quelques personnes, dont Lydie, une marchande de tissus de pourpre. Il va aller à Thessalonique, descendre dans la Grèce, à Corinthe où il va rencontrer un couple avec lequel il va faire connaissance parce que ces gens avaient le même métier que lui, fabricant de tentes, qui vont, une fois convertis devenir de grands évangélisateurs. Puis il arrive à Athènes. Il fait un peu de tourisme et il voit tous les temples en l’honneur de divinités païennes : Artémis, Diane… Il voit même un hôtel « au dieu inconnu », pour être sûr de n’oublier personne. Paul commence son discours en disant (il est très habile, et ça n’a pas raté) : Je vois, Athéniens, que vous êtes les plus religieux des hommes. J’ai parcouru vos monuments sacrés, j’ai même vu un autel en l’honneur du dieu inconnu. Ce dieu inconnu, je viens vous en parler, je viens vous l’annoncer. Et il commence à parler de Jésus, du Dieu créateur – jusque-là ça va – ; Il parle de Jésus, un homme que Dieu a accrédité en le ressuscitant d’entre les morts. A ce mot de résurrection qui ne signifie rien pour les grecs, qui pensaient que lorsqu’on mourait on était enfin débarrassé de ce corps dont on avait bien profité quand même pendant la vie terrestre, on devenait enfin des êtres purement spirituels, on se moque de lui. On lui dit : « va picorer ailleurs, on t’entendra là-dessus une autre fois. » Paul décide qu’il va annoncer en direct le paradoxe et il dit aux corinthiens : « nous annonçons, nous, un messie crucifié ; scandale pour les juifs, folie pour les païens. » Comment le messie pourrait-il être crucifié ? Impensable ! Comme c’est impensable pour les musulmans. Les musulmans croient au prophète Issa (Jésus) mais ils ne veulent pas accepter l’idée qu’il serait mort sur une croix. Jésus est un prophète, et un prophète ne meurt pas sur une croix ; un prophète est vénéré ; on y a substitué quelqu’un d’autre. Et pour les juifs, c’est impensable et pour les païens, dit Paul, une folie ! Un dieu qui se fait homme réellement, non pas comme dans la mythologie où le dieu est imaginé. Un dieu qui souffre et qui meurt ? Tu es Dieu quand même !

Voilà je vous ai invité à méditer ce second trait de la figure du Christ, absolument unique dans l’histoire religieuse. Nous ne trouverons nulle part ailleurs cette figure d’un Dieu humilié, écrasé, tel que le décrivait superbement le texte d’Isaïe que je vous ai lu.

***

Le mystère pascal dans la liturgie

Troisième méditation

Après le rang divin que Jésus s’attribue et qui nous permet de le confesser comme vrai homme et vrai Dieu : « Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré de toute éternité en Dieu, non pas comme nous créé dans le temps, de même substance et de même nature que le Père », nous sommes passés au contraste radical par la manière dont Jésus meurt dans l’humiliation, abandonné des hommes et apparemment abandonné de son Père. Le cri poussé sur la croix : « mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » Et tout ce que cela implique. Nous passons maintenant au troisième trait très caractéristique de Jésus : le témoignage rendu à sa résurrection d’entre les morts.

Il est le seul être humain dont on ait sérieusement témoigné que Dieu lui a fait traverser la mort. Oui, mais Lazare ? Et le fils de la veuve de Naïm ? Et la petite fille de Jaïre ? Oui ! Ils ont été ressuscités entre guillemets ! Ils ont été ramenés à cette vie présente. Ces gens sont re-mort. La famille de Lazare et de Naïm ont dû payer deux fois les frais funéraires. Ce n’était pas une résurrection au sens où Jésus a été ressuscité, c’est une réanimation, un retour à la vie terrestre ; C’est un signe qui annonce la résurrection bienheureuse, celle qui introduit dans une nouvelle condition humaine.

Le témoignage du nouveau testament, concernant la résurrection de Jésus est universel et massif. Tous les livres du nouveau testament, les quatre évangiles, les actes des apôtres, les lettres des apôtres et l’apocalypse ont été écrits à la lumière de la foi en la résurrection de Jésus. Les autres évangiles, on ne les comprend bien qu’à la lumière des derniers chapitres qui parlent de la résurrection. En fait, il n’est pas question de résurrection seulement à la fin des évangiles, mais dès le début. Si nous prenons le très beau récit de Noël chez saint Luc, c’est le récit de la naissance de Jésus, mais en même temps, c’est un récit pascal. Les évangiles sont écrits à la lumière de ce que Jésus est maintenant. On relit sa vie terrestre, à la lumière de ce qu’il est maintenant, le ressuscité qui vit au milieu de la communauté chrétienne et qui le nourrit de ses sacrements. Quand Luc note que les anges chantent « gloire à Dieu au plus haut des cieux » à Noël, ce sont les anges qui seront au bord du tombeau vide. Quand Luc avec insistance, en trois fois, note que Jésus est déposé dans une mangeoire, cela réfère au tombeau où il sera déposé, mais cela réfère aussi à l’eucharistie car il note trois fois : « c’est une mangeoire », donc une allusion à l’eucharistie. Celui qui naît à Noël est celui dont désormais nous nous nourrissons dans la vie sacramentelle, dans l’eucharistie. C’est comme si l’enfant Jésus dans sa mangeoire, dans sa crèche disait déjà : « ceci est mon corps qui est livré pour vous ». Si Luc note avec application que Marie enveloppe l’enfant de langes, c’est pour que le lecteur se dise que c’est le même que celui qui sera déposé au tombeau, avec un linceul autour de son corps, et autour de sa mâchoire un mouchoir, un suaire noué pour maintenir les deux mâchoires collées l’une à l’autre. C’est un récit de Noël, mais en même temps, c’est un récit pascal.

Beaucoup de passages de l’évangile sont écrits pour que nous pensions à Jésus tel qu’il est maintenant. Quand les évangiles racontent une guérison d’aveugle, c’est pour raconter une guérison d’aveugle ; mais c’est pour que le lecteur ou l’auditeur, pense au baptême qui les as illuminé. C’était là l’un des premiers noms du baptême, c’était « l’illumination » fotismós du mot fos en grec qui signifie la lumière que l’on retrouve dans photographie, photogénique… photon les petites particules de la lumière. Cela explique beaucoup le genre littéraire des évangiles. Ils nous parlent d’un Jésus réel, historique, ils nous rapportent des événements de sa vie, mais à la lumière de ce qu’il est maintenant, à la lumière de la résurrection. Saint Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens 15, insiste sur cette réalité de la résurrection. Car même si les corinthiens – les chrétiens de Corinthe – avaient été recrutés principalement parmi les débardeurs des ports de Corinthe et de Cenchrée, juste à côté, la plupart étaient des hommes de travail manuel, pas vraiment des intellectuels, mais ils baignaient quand même dans la philosophie grecque pour laquelle la résurrection n’avait pas beaucoup de sens. Et il va insister, il le fait lourdement en 1Co 15,12 : « Si l’on prêche que Christ est ressuscité des morts, comment quelques-uns parmi vous disent-ils qu’il n’y a point de résurrection des morts ? » Aujourd’hui, si l’on fait des enquêtes, elles nous révèlent souvent que la majorité des catholiques ne croient pas vraiment à la résurrection, ni de Jésus ni à leur propre résurrection à venir ; Mais s’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi notre foi. Et Paul poursuit et tourne en rond pendant plusieurs versets pour affirmer la réalité de la résurrection.

A une époque récente, des théologiens, des exégètes ont fait des hypothèses très intellectuelles à propos de la résurrection disant que Jésus n’est quand même pas vraiment ressuscité. A quoi cela peut-il bien ressembler ? Mais il est ressuscité psychologiquement ! Les disciples ne veulent pas dire qu’il est vraiment ressuscité mais que, même mort, son message nous fait vivre. Il vit en quelque sorte en nous à travers le message qu’il nous a annoncé. Le récit de la résurrection met en événement une loi de l’existence à savoir que la vie aura en fin de compte le dernier mot sur la mort. Mais c’est tout à fait illusoire comme explication. Les premiers disciples n’étaient pas des intellectuels qui échafaudent des mécanismes psychologiques. S’ils ont annoncé la résurrection de Jésus, c’est parce qu’ils ont fait l’expérience qu’il est vivant, d’où l’importance des récits d’apparitions dans les quatre évangiles. Ce sont, bien-sûr, des récits balbutiants, avec des ambiguïtés parfois dans l’expression et c’est normal, notre langage est fait pour décrire le monde dans lequel nous sommes maintenant ; il est fait pour parler des montagnes que je vois là, pour parler de la table qui est en face de moi, pour parler des gens qui sont assis dans cette salle… mais quand il s’agit de parler de l’apparition en ce monde de celui qui a traversé la mort par sa résurrection, notre langage fait défaut. D’ailleurs, même en science lorsqu’il faut parler d’infiniment petit ou d’infiniment grand, notre langage défaille. On ne peut plus parler qu’un langage mathématique, on ne peut pas se représenter les particules élémentaires de la matière, ni l’ensemble du cosmos. Déjà sur ce plan, notre langage est trop court, à fortiori quand il s’agit de parler des cieux nouveaux et de terre nouvelle et de cette nouvelle existence de Jésus ressuscité.

Une des raisons fondamentales pour laquelle nous croyons à la réalité des apparitions de Jésus ressuscité et donc à la réalité de sa résurrection – même si c’est un grand mystère pour nous dont nous n’avons aucune expérience directe – est l’existence du nouveau testament. Et surtout, avant qu’il ne soit mis par écrit, sans cela la prédication des apôtres serait totalement impensable. Si tout s’était terminé par un échec retentissant tel que Jésus le prophète est mort et il est bien mort et son corps est toujours au tombeau, comment voulez-vous annoncer qu’il est ressuscité ? Et à supposer qu’on ait volé son corps, qu’on l’ait caché quelque part, comment sur la base d’une supercherie, d’un mensonge, édifier toute la prédication apostolique ? Avec une autre énigme, les évangiles disent platement que les disciples n’étaient pas très futés et Jésus doit les enguirlander en leur disant : « vous avez donc des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, vous n’avez pas encore compris ? » Et d’autres parts ils sont pleutres, poltrons, couards ; dès que cela devient dangereux, ils fichent le camp, tous ! Et voilà qu’on les retrouve le jour même de la pentecôte annonçant la résurrection de Jésus avec intelligence, de manière argumentée et avec un courage, une audace inébranlable. Ils vont défier les autorités religieuses d’Israël et bientôt les autorités civiles de l’empire romain sans jamais être ébranlés, en persévérant dans cette annonce qui aurait pu être dérangeante pour eux parce qu’ils l’ont trahi. Alors le rencontrer vivant, c’était un risque ; il va peut-être se venger sur nous, peut-être nous punir. Il y a un peu d’inquiétude le jour de la pentecôte quand Pierre annonce la résurrection de Jésus, comme il s’adresse aux juifs qui sont là et parce que parmi ceux qui sont là il y en a qui cinquante-trois jours auparavant ont crié : « crucifie-le ! » On leur annonce que Jésus est ressuscité et vivant. Gare à nous, Il va peut-être se venger sur nous. Et Pierre va dire au contraire : « Si vous mettez votre foi en lui, vous allez recevoir comme châtiment deux cadeaux : la rémission de vos péchés et le don de l’Esprit Saint comme nous venons de le recevoir. » C’était aussi une provocation redoutable vis-à-vis des autorités d’Israël qui avaient condamné Jésus à mort pour blasphème. Et se mettre à annoncer qu’il est ressuscité d’entre les morts, ça ne peut que leur attirer les pires ennuis. On a voulu les faire taire, ils sont aussitôt emprisonnés. Il s’est passé quelque chose entre ces disciples apeurés, poltrons, pas très perspicaces et ceux qui commencent à annoncer le kérygme, comme on dit en grec, l’annonce vigoureuse, percutante de la résurrection.

Saint Jean Chrysostome, dans son commentaire de la première lettre aux Corinthiens écrit ceci :

« Les douze étaient craintifs et sans courage ; celui qui écrit sur eux le montre bien, lui qui n’a voulu ni excuser, ni cacher leurs défauts. C’est là une preuve très forte de vérité. Que dit-il donc à leur sujet ? Quand le Christ fut arrêté, après avoir fait d’innombrables miracles, la plupart s’enfuirent et celui qui était leur chef de file ne resta que pour le renier. Ces hommes étaient incapables de soutenir l’assaut des juifs quand le Christ était vivant. Et lorsqu’il fut mort et enseveli, alors qu’il n’était pas ressuscité, qu’il ne leur avait donc pas adressé la parole pour leur rendre courage, d’où croyez-vous qu’ils se seraient mobilisés contre la terre entière ? Est-ce qu’ils n’auraient pas dû se dire : « Qu’est-ce que cela ? Il n’a pas été capable de se sauver lui-même et il nous protégerait ? Quand il était vivant, il n’a pu se soumettre aucune nation et nous allons convaincre la terre entière en proclamant son nom ? Comment ne serait-il pas déraisonnable, non pas même de le faire, mais seulement d’y penser ? » La chose est donc évidente : s’ils ne l’avaient pas vu ressuscité et s’ils n’avaient pas eu la preuve de sa toute-puissance, ils n’auraient pas pris un risque pareil. Je défends la thèse que, tout comme c’est intelligent de croire en Dieu, c’est intelligent de croire que Jésus est vrai homme et vrai Dieu, et c’est très intelligent de croire qu’il est ressuscité d’entre les morts, même si ça bouscule notre perception quotidienne du monde.

C’est ce qui est annoncé le jour de la Pentecôte. D’après notre calendrier actuel, c’était le dimanche 28 mai de l’an 30 car nous savons avec quasi-certitude que Jésus est mort le vendredi 7 avril de l’an30.

D’abord saint Luc n’était pas là pour enregistrer le discourt de Pierre. Il l’a composé bien longtemps après. Mais c’est un écho, un écho fidèle de ce qui fut la toute première prédication chrétienne et qui reste aujourd’hui encore la prédication fondamentale dans l’Église. Nous avons dans les actes des apôtres, six discours, la plupart de Pierre parfois accompagné par un autre, Jean et le dernier au chapitre 13, saint Paul. Mais, c’est le même schéma dans les six. C’est vraiment l’écho de la prédication apostolique. « Homme d’Israël, écoutez ces paroles : Jésus Le Nazaréen, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous par les miracles, prodiges et signes qu’il a opérés par lui au milieu de vous, ainsi que vous le savez vous-mêmes. » Pierre rappelle comment Jésus a parlé et a agi, d’une manière que Dieu accréditait les signes, les miracles qu’il accomplissait et Jésus annonçait que le royaume de Dieu est tout proche, exactement comme Jean-Baptiste, mais avec un style différent ; il annonçait que le royaume de Dieu est éminent, tout proche, qu’il était présent dans sa personne ; Il soulignait l’intimité unique qui l’unissait à Dieu, son Père, ce faisant ainsi l’égal de Dieu. Pierre rappelle cela.

Puis il passe au 2ème point : « Cet homme, qu’avez-vous fait de lui ? Cet homme qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu ; car la providence divine porte tout, même le mal que nous commettons, même s’il n’est pas voulu directement par Dieu ; Dieu sait tirer le bien même du mal ; tout est finalement récupéré dans sa providence, tout finalement est grâce, même le péché des hommes. «Cet homme qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience (savoir anticiper) de Dieu, vous l’avez pris et fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies » (Actes 2,23)… car Rome se réservait la peine capitale de la crucifixion. Les juifs l’appliquaient en lapidant, mais ils ont voulu obtenir que Jésus soit crucifié. Comme Rome se réservait cela, qu’ils ne crucifiaient jamais un citoyen romain mais uniquement des esclaves ou des étrangers, ils sont allés trouver Pilate.

Et Pierre souligne cela : vous êtes allés à la ‘kommandantur’ de l’empire romain à Jérusalem, chez ces romains que vous haïssiez, pour obtenir qu’il soit crucifié. Vous avez condamné religieusement pour blasphème, mais civilement vous êtes allés trouver Pilate que vous haïssiez pour obtenir qu’il soit crucifié par la main des impies.

Troisième point de l’homélie de saint Pierre : Comment Dieu a-t-il réagit à ce que vous avez fait ? Mais Dieu l’a ressuscité, le délivrant des affres, des douleurs de la mort. Et il conclut : « Que toute la maison d’Israël  sache donc avec certitude : « Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié. » Actes 2,22-24;36. Le raisonnement de Pierre est le suivant : vous avez humilié Jésus et Dieu l’a glorifié ; vous lui avez donné tort, mais Dieu lui a donné raison en le ressuscitant d’entre les morts ; vous l’avez fait mourir, mais Dieu lui a fait traverser la mort ; vous l’avez discrédité et Dieu l’a accrédité à nouveau en le ressuscitant d’entre les morts. Ces trois traits de la figure de Jésus sont étroitement unis. Jésus était condamné à mort pour blasphème parce qu’il se faisait l’égal de Dieu. La résurrection, c’est la réponse que Dieu donne à l’humiliation imposée à Jésus en le réhabilitant et en accréditant à nouveau sa prétention au rang divin.

C’est la première dimension de la résurrection dans le nouveau testament. Le premier sens de la résurrection est une réhabilitation. Le deuxième sens, par la résurrection, Jésus entre dans sa stature humaine définitive et glorieuse. Quand il était dans sa vie terrestre, Jésus se mettait au rang de Dieu par ses paroles et par ses gestes, mais pour le reste, il était un homme semblable à nous, partageant notre condition humaine ; Comme nous, il avait faim, soif, il dormait – bien d’ailleurs car même en pleine tempête il faut le secouer pour le réveiller -, il était fatigué ; il se repose sur la margelle du puits de Jacob quand il rencontre la Samaritaine, il est en colère, il exulte, il est dans l’angoisse, dans la tristesse, il pleure devant la tombe de son ami Lazare ; C’est un homme semblable à nous. Et maintenant, une fois ressuscité, il est toujours un homme, mais dans une condition nouvelle, glorieuse. Il n’est plus prisonnier de ce monde déchu où nous vivons, car le monde dans lequel nous vivons n’est pas la création, c’est la création dans un état de déchéance. Non pas une déchéance liée à notre comportement environnemental, une déchéance qui précède nos problématiques écologiques qui font que la terre où nous vivons et qui est nourricière, est meurtrière. On en parle majestueusement en Romain 8,21-22 quand il est dit que la création toute entière est actuellement assujettie à la vanité, non qu’elle l’eût voulu mais à cause de celui – Satan probablement, Satan et l’humanité originelle séduite par Satan – qui l’y a soumise. C’est avec l’espérance d’être elle aussi libérée de la servitude de la corruption.

Dans sa deuxième lettre aux Philippiens, Paul a composé ou repris un texte préexistant : « Le Christ de condition divine (littéralement en grec : dans la forme de Dieu) ne s’est pas accroché jalousement au rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est dépouillé lui-même (littéralement en grec : il s’est vidé lui-même) devenant semblable aux hommes, prenant la condition, la forme d’esclave. » Pourquoi dit-il esclave ? Parce que dans sa condition présente, l’homme, malgré sa grandeur et sa dignité, le fleuron de la création matérielle, vit une situation d’esclave, parce que nous sommes livrés à la corruption ; nous fleurissons pendant quelques années, jusqu’à 25 ans, après commence déjà la décrépitude biologique. Nous sommes sur une pente savonneuse qui va nous conduire à nous déglinguer de plus en plus : « toute chair est comme l’herbe des champs » disait Isaïe, « et toute sa gloire est comme la fleur des champs ». Elle fleurit, elle se fane, elle se flétrit, elle s’en va ; la servitude de la corruption ! Vous imaginez quand même que Dieu n’a pas voulu que nous soyons dans l’état présent, sinon, il serait quand même un petit peu sadique ; Avec ces tubulures : il faut manger tous les jours, c’est agréable à certains égards, mais tout ce qui s’en suit, les déjections, éliminations, toute cette tuyauterie, je vous garantis qu’au ciel on sera très heureux de n’être plus livré à toute cette servitude que nous connaissons maintenant, où on ne naît que pour mourir. Comme disait le philosophe allemand Hegel : « L’enfant qui vient de naître est assez vieux pour mourir. »

Jésus ressuscité n’est plus soumis à cela ; En Romain 6 : « Une fois ressuscité des morts, le Christ ne meurt plus ; sur lui, la mort n’a plus aucun pouvoir. » Il est dans une condition humaine nouvelle, il apparaît au cénacle, il n’a pas frappé à la porte, il est à l’intérieur, un « perce muraille », il n’est plus prisonnier de l’univers physique présent, il apparait puis disparaît. Et Luc, qui a écrit son évangile pour des chrétiens venu du monde grec pour qui il était difficile de croire en la résurrection, insiste donc lourdement sur la réalité de la résurrection. Dans l’évangile de Luc, Jésus invite les disciples à le toucher, le palper : « Voyez, je ne suis pas un fantôme ! Un fantôme n’a ni chair, ni os, comme vous voyez que j’en ai ». Et comme dans leur joie certains doutaient encore, Jésus leur dit : « avez-vous quelque chose à manger ? » Vous vous doutez bien que Jésus ressuscité n’a plus besoin de manger ! Au ciel, nous n’aurons plus à faire la cuisine ; mais pour insister sur la résurrection : « Avez-vous quelque chose à manger ? Et ils lui présentèrent un peu de poisson grillé ; Et il le mangeât, non qu’il eût besoin d’entretenir sa vie nouvelle en mangeant, mais comme signe de la réalité de la résurrection.

Nous poursuivons en Philippiens 2,6-8 : « Jésus de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il se vida lui-même prenant la forme d’esclave, et étant devenu semblable aux hommes et s’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore jusqu’à la mort et la mort sur une croix. » (C’est la descente, le fait de se vider). En Philippiens 2,9-11 : « C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a élevé par sa résurrection. » La première partie de cet hymne c’est la chute dans l’abime, la seconde, c’est l’élévation par la résurrection et l’ascension : « C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a élevé par sa résurrection, et il lui a donné le Nom de Seigneur, le nom qui est au-dessus de tout nom, pour que, au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père. »

Ce fut une dynamite dans l’empire romain au bout d’un certain temps, depuis plusieurs empereurs dont César mais surtout Auguste, qui se faisaient considérer comme des dieux vivant sur la terre. On ne croyait plus trop aux dieux de la mythologie à l’époque, alors les empereurs en profitaient pour se présenter, eux, comme des dieux vivants qu’on peut voir. Pour vénérer Néron comme dieu, il fallait quand même du courage ! Mais il fallait reconnaître les empereurs, faire brûler un peu d’encens devant la statue de l’empereur, ce que les chrétiens les plus courageux ont refusé parce que pour les chrétiens il n’y a qu’un seul Seigneur : « je crois en un seul Seigneur, Jésus Christ », dans le credo de Nicée, donc pas Auguste, pas Tibère, pas Caligula, pas Claude, pas Néron, pas Domitien, pas Trajan, pas Nerva, ni Othon, ni aucuns autres : « Jésus seul est Seigneur. » Pour des romains, des gens qui prétendent qu’un crucifié, parmi des milliers de crucifiés qu’il y a eu, un de ces crucifiés, les chrétiens croient qu’il est dieu, que c’est lui seul qui est Seigneur, c’était de la dynamite. Mais la dynamite, ça a fini par faire crouler l’empire romain.

Troisième dimension de la résurrection

Avec la résurrection de Jésus commence un univers nouveau, ce que l’écriture appelle poétiquement : les cieux nouveaux et la terre nouvelle. Il y a trois « univers » :

– L’univers originel tel que Dieu le crée, qui est pour nous une sorte d’Atlantide engloutie. On en a la nostalgie qui s’est exprimé par les peuples anciens, par la nostalgie de l’âge d’or. C’est ce qu’on exprime poétiquement en parlant du jardin d’Eden, le paradis terrestre ; mais vous ne trouverez jamais le jardin d’Eden en faisant des fouilles quelque part en Mésopotamie. Ça désigne un état originel de la création.

– Puis il y a l’univers déchu depuis son commencement physique, depuis le bing bang jusqu’à maintenant. C’est le nouveau développement de la vie dans le contexte d’un univers livré à l’irréversibilité du temps ; le temps passe et on ne revient jamais en arrière. L’espace est réversible, je peux faire ça et je peux faire ça. (Bouger un objet). On dit : tout de suite il est 11h 1mn 30s, je ne peux pas revenir à 10h ! Le temps use. Avec le temps tout se dégrade. C’est une loi physique, l’entropie croissante d’un système physique fermé. Si vous mettez du sucre dans votre café, le sucre ne va pas rester gentiment en forme de sucre, un beau parallélépipède, non, il va se désagréger et vous ne verrez jamais le contraire, tel que le sucre de votre café se rassemble et que vous pouvez l’extraire. Le temps est irréversible. C’est le monde présent. Avec la résurrection de Jésus commence un univers nouveau, ou la vie ne débouche plus sur la mort et où il ne faut plus tuer pour vivre. Actuellement, pour vivre, nous devons tuer ! Les plantes, les animaux ; c’est un carnage épouvantable. Dans la vie éternelle, il n’y aura plus d’abattoir. C’est sordide ! C’est « indispensable » mais si vous avez visité un abattoir, c’est à vous dégouter de manger de la viande…

– Cieux nouveaux, terre nouvelle ; ça commence avec Jésus ressuscité et nous avons dans l’apocalypse des expressions très belles pour dire que Jésus est le premier ressuscité mais que nous allons suivre, nous allons nous aussi ressusciter un jour. Paul parle aux Romains en 6,9 : « nous le savons, ressuscité des morts, le Christ ne meurt plus, sur lui la mort n’a plus aucun pouvoir. » En Colossiens 1,15 : « il est le premier né par rapport à toutes les créatures », il est né à la vie nouvelle. » Dans la première épître aux Corinthien 15,20 : «Prémices parmi ceux qui se sont endormis. » De même qu’il y a un premier de cordée et les autres suivent, Jésus est le premier né d’entre les morts, nous allons suivre. Dans le grand corps, comme dit Paul, que nous formons avec la Christ, il est la tête et nous, nous sommes les membres de ce corps. La tête est déjà dans la gloire, dans la lumière de la résurrection et nous les membres du corps. Chacun avec sa vocation propre, nous allons suivre. Comme une femme qui met au monde son enfant, normalement c’est la tête qui sort d’abord ; La tête étant large, le reste suit. C’est une espérance extraordinaire que nous ouvre la résurrection de Jésus. Quand on parle de la création, de la sauvegarde de la création, ce n’est pas seulement l’état présent de l’univers.

Que nous dit Dieu à travers tout cela ?

Comme l’explique très bien la constitution du concile Vatican II (Dei Verbum : la parole de Dieu) sur la révélation, quand Dieu parle, y compris quand il parle à travers la personne de Jésus, Dieu ne parle pas seulement avec des mots, comme nous, mais il parle à travers des événements. En hébreux, c’est le même mot qui signifie parole et événement : « dabar » ; les deux sont liés. Quand Luc dit que Marie conservait toutes ces paroles et les méditait en son cœur, nous pouvons dire tout aussi bien Marie conservait tous ces événements et les méditait en son cœur. A travers le premier point de notre méditation, Jésus, un homme, mais qui se met au rang de Dieu, parce qu’il est effectivement le fils de Dieu fait homme, et à travers cela Dieu nous dit quelque chose. Il nous dit, mes enfants, en Jésus, une grande espérance vous est donnée. Parce qu’en Jésus, Dieu et l’homme, la divinité et l’homme sont mariés, unis en la personne de Jésus. L’humanité et la divinité sont unies. Il est une seule personne et il est vraiment à la fois Dieu et homme.

Sans parole mais à travers l’événement même de l’incarnation, Dieu nous dit : tu as toutes les raisons d’espérer. Nous avons mille raisons de nous désespérer parfois ; désespérer de l’avenir du monde, de l’Europe, de la France, de la Belgique ; certains ne mettent pas d’enfants au monde parce qu’ils ne vont pas les mettre dans un monde qui a si peu d’avenir. Mais auprès de Jésus, Dieu nous dit : tu as une espérance qui t’est garantie, puisque Jésus est vraiment Dieu et vraiment homme, l’homme a un avenir, parce que l’humanité fait partie de la vie de Dieu. Dieu ne peut plus être heureux sans nous, parce que nous faisons partie de lui. Et malgré nos tentations légitimes, compréhensibles, de désespérance, nous avons toutes raisons d’espérer que l’aventure humaine finira bien. Ce n’est pas un « happy end » Hollywoodien, mais c’est une espérance fondée et qui reste mystérieuse pour nous, mais fondée sur le fait qu’en Jésus, grâce à Jésus, notre condition humaine fait partie de Dieu. C’est ce que nous célébrons à l’ascension, fête d’espérance, parce que Jésus retournant auprès de son père emporte avec lui notre humanité qui désormais fait partie de la sainte trinité. Il y a une nature humaine semblable à la nôtre qui fait partie de la sainte trinité.

A travers le second point que nous avons médité : la mort de Jésus dans l’humiliation, sa solitude, son angoisse, Dieu nous dit : quand tu te retrouves au fond du trou, quand tu es désolé, seul, quand tu te sens abandonné, quand tu es dans la dépression, quand tu es écrasé par la culpabilité à cause de tes fautes, de ton passé, sache que mon fils est descendu au fond de cet abîme et que donc tu ne seras jamais seul. Les suicidés, les désespérés, les déprimés, les gens qui sont avilis par les abus qu’on a commis sur eux ou l’avilissement qu’ils se sont affligés eux-mêmes par la consommation quotidienne de pornographie, d’alcool ou de drogue… Le Seigneur est descendu au fond de nos enfers, de nos abîmes. Ce n’est pas pour rien qu’il a été l’objet de moqueries, de dérisions, traité et considéré comme un fou par Hérode (qui lui était un véritable fou).

Dans le Psaume 22,1 – 4 : « Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien… Passerais-je un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal… ton bâton, ta houlette sont là qui me consolent. » Sans parole Dieu nous dit à travers la croix où agonise le saint de Dieu entre deux assassins : Aussi bas que tu puisses tomber, tu tombes toujours dans mon fils bien aimé. Il est tombé si bas pour que, quand tu tombes, tu tombes en lui et les chutes de ta vie, les décadences de ta vie, les déchéances se font en lui. Il est tombé si bas pour te recueillir.

A travers le troisième point de notre méditation : La résurrection de Jésus

Le Seigneur nous dit sans parole à travers l’événement silencieux de la résurrection (Jésus n’a pas parlé en ressuscitant, il a parlé après), Dieu nous dit : espère car mon fils a traversé la mort. Il a traversé le mur de l’égoïsme humain, de la solitude du cœur humain. Il a traversé tous les éloignements par rapport à Dieu ; c’est pour ça que sur la croix il a poussé le cri « pourquoi m’as-tu abandonné ?». Une espérance est offerte qui peut tout, vraiment tout traverser. Si on te donne mille raisons de te décourager, tu trouveras auprès de lui dix mille raisons d’espérer encore. Avec lui, tu traverseras tout. Et tu peux mettre ta main dans la sienne. C’est une main humaine, une vraie main humaine, fraternelle. Et ça fait du bien une bonne poignée de main. Mais c’est là même ton Dieu, la main qui peut te conduire, là où aucune main humaine ne pourra t’accompagner, quand tu arriveras au bout de ton rouleau, quand nous serons en train d’agoniser avant de mourir ; heureux sommes-nous s’il y a une main humaine qui vient prendre notre main et qui nous fait sentir sa présence, mais aucune main humaine ne pourra nous dire : Je te prends par la main, je vais te faire traverser la mort, viens !… l’accompagnement humain s’arrête sur le seuil de la mort. Tandis que sa main divine peut nous dire : Moi, je te prends par la main. Et c’est une main transpercée qui sait ce qu’est la douleur, la souffrance, la déréliction, qui peut donc nous comprendre dans nos misères et c’est une main ressuscitée, glorieuse, qui peut nous conduire là où aucune puissance humaine, aussi grande soit-elle, peut nous accompagner.

Voilà ce que, sans paroles, Dieu nous dit à travers ces trois points que nous avons médité.

Pour retrouver plus de détails, textes… vous pouvez consulter cette page sur internet :

Viens, Seigneur Jésus ! Retraite au Vatican – de Mgr André-Mutien LÉONARD, évêque de Namur

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La liturgie du jeudi saint et du vendredi saint

Quatrième méditation

Ce sont des liturgies par lesquelles nous célébrons le mystère pascal.

 

La cène du Seigneur

Elle est placée sous le signe des premiers versets de l’évangile de ce jour-là, versets solennels Jn 13 ; c’est à partir de ce passage que commence ce qui concerne la passion du Seigneur et sa résurrection, avant la fête de la Pâque : « Sachant que l’heure était venu pour lui de passer de ce monde à son père, Jésus ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. » verset d’une grande solennité, avant la fête de la Pâque.  Jésus a célébré la dernière cène, la veille de sa mort. «Sachant que l’heure était venu pour lui » : cette expression est très présente dans l’évangile de Jean. Son heure : « femme mon heure n’est pas encore venue » ; « ils voulurent l’arrêter, mais son heure n’était pas encore venue » ; « Père, vais-je te demander de me délivrer de cette heure ?» C’est l’équivalent chez saint Jean 12 de l’angoisse, de l’ennui comme dit Pascal, de la tristesse de Jésus au moment de son agonie.

Chez Jean, cela parait d’une autre manière : « Père te demanderais-je de m’épargner cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu. » C’est l’heure de la croix, de la croix glorieuse : « Sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son père, Jésus ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. » Jean résume tout le ministère de Jésus pendant deux ans et demi environ par : « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde. » Et maintenant, il les aime jusqu’au bout, jusqu’au bout dans le temps, mais aussi jusqu’à l’extrême, dans l’intensité de cet amour. Le mot grec « telos », – que l’on retrouve dans télévision – voir de loin mais aussi la fin, l’extrême, le but ultime. Après cela, on s’attendrait à ce que Jean raconte l’institution de l’eucharistie. Mais il ne le fait pas. Il a parlé abondamment de l’eucharistie.  Jean 6 : le long discours sur le pain de vie. Une partie où Jésus se présente en étant le pain de vie pour ceux qui croient en lui, pour ceux qui croient en sa parole et il est pain de vie pour ceux qui se nourrissent de sa chair. C’est dans la logique du prologue de Jean 1 qu’on lit à la messe du jour de Noël : « et le verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. » Il est pain de vie en tant que verbe, en tant que parole, mais aussi en tant que parole faite chair. Il est pain de vie pour ceux qui croient en lui.

Dans la deuxième partie, il est pain de vie pour ceux qui le mangent, qui mangent sa chair et boivent son sang. L’expression manger sa chair et boire son sang, elle nous est devenue familière, mais dans  un premier temps, elle devait paraitre étrange, choquante ! Jean ajoute la réaction où les adversaires, les autorités religieuses d’Israël, font semblant de croire que Jésus les invite à de l’anthropophagie, à du cannibalisme : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ! » Boire le sang est une expression qui dans un premier temps a été pour les juifs répugnante. Le sang a quelque chose de sacré, il est le signe même de la vie, d’où l’interdiction formelle en Israël de manger du sang – pas de boudin noir ! Il fallait que la viande, avant qu’on la consomme, soit vidée de son sang – pas de beefsteak saignant !

Jésus doit expliquer que ce n’est pas tout à fait sur le même registre. Alors que l’évangile et les lettres de Jean insistent très fort sur la réalité de l’incarnation «  le verbe s’est fait chair » et c’est celui qui confesse Jésus venu dans la chair qui est vraiment de Dieu – Jean n’est pas spiritualiste, il est réaliste – et cependant il dit : la chair ne sert de rien, il ne faut pas comprendre « manger sa chair » comme on mange la viande qu’on achète dans une boucherie ; Il ne faut pas comprendre boire son sang comme si on consommait de l’hémoglobine, les plaquettes, avec un groupe sanguin…

Les miracles eucharistiques sont les bienvenus dans l’histoire de l’Église, mais en même temps il ne faut pas les prendre comme étant la réalité la plus profonde de l’eucharistie. Je fais allusion aux multiples cas d’hosties qui ont saignées quand on les violait ; c’était un signe pour signifier la présence réelle ; mais la présence réelle n’est pas du même type que la présence réelle de cet étui sur la table. Ce n’est pas parce qu’une hostie pèse, disons 1gramme, qu’il faut penser que le corps ressuscité de Jésus pèse un gramme ; Ce n’est pas ce réalisme là, ce n’est pas un réalisme physique, c’est un réalisme incarné mais pas du même type que notre manière de consommer de la viande ou de consommer une boisson. Après cette interpellation, Jésus ne retire rien, au contraire, il change de verbe ; au lieu de dire « celui qui mange ma chair », il prend un verbe grec qui signifie « mâcher ». Insistance très forte sur la réalité de l’eucharistie, mais pas une réalité qui assimilerait la communion à une scène de cannibalisme. Au début de l’Église, ayant entendu qu’on mange sa chair et qu’on boit son sang, les païens ont souvent accusé les chrétiens, pensant qu’ils étaient des cannibales.

Dans l’évangile de Jean 6, nous trouvons des formules extraordinaires : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et moi je le ressusciterai au dernier jour. » Le réalisme de l’eucharistie appelle le réalisme de la résurrection. Si notre foi dans l’eucharistie diminue, notre foi en l’incarnation, en la résurrection va diminuer aussi. Et inversement. L’incarnation, « le verbe s’est fait chair » ; le réalisme de l’incarnation : « vraiment, le fils de Dieu est devenu un homme semblable à nous », appelle le réalisme de l’eucharistie : « celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle », et le réalisme de la résurrection : « et moi je le ressusciterais au dernier jour ; Oui ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment une boisson ; le pain que moi je donnerai dit le Seigneur, c’est ma chair, livrée pour que le monde ait la vie. »

C’est un bon thermomètre pour la qualité doctrinale de votre foi. Si vous croyez vivement, avec grande conviction, que Jésus est vraiment le verbe fait chair, si vous croyez vraiment qu’il est ressuscité d’entre les morts, pas seulement une évocation symbolique qui continue à nous faire vivre, et si vous croyez vraiment que dans l’eucharistie il se donne à vous, chair et sang livrés pour vous, et bien le thermomètre de votre foi est excellent. Si vous êtes très hésitant la dessus, si vous transposez, vous adaptez, alors il faut vous poser des questions.

En Jean 6, où il a donc parlé abondement de l’eucharistie, ici, n’en parle pas explicitement mais en évoque la réalité par la scène qui suit cette déclaration solennelle, à savoir : le lavement des pieds.

Car après ce texte précédemment lu, le texte se poursuit : « Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon Iscariote l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu – on s’attendrait à un geste très solennel –, il se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge qu’il se noue à la ceinture, puis il verse de l’eau dans un bassin et il se mit à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à le ceinture. » Ce contraste est voulu. Il évoque le contraste qu’il y a entre le verbe éternel en Dieu et puis la chair, la condition humaine qu’il assume par l’incarnation. Quel contraste étonnant, merveilleux ! Après l’altitude de ce discours introductif, nous avons la simplicité du geste par lequel Jésus se noue un tablier à la ceinture, verse de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds de ses disciples, geste qui était réservé, dans les coutumes d’Israël, aux domestiques et aux esclaves. Ce n’était pas le maître de maison lui-même qui lavait les pieds de ses hôtes, car on marchait souvent pieds nus, dans des chemins poussiéreux ; C’était un geste de politesse d’offrir l’occasion de se laver les pieds. Jésus pose, ici, un geste d’esclave ; il se met à genoux, lui, le Seigneur et le maître comme il va le déclarer quelques versets plus loin.

Dans l’hymne en Philippiens 2,6-7 : « Le Christ qui était dans la forme de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il se dépouilla lui-même, en prenant la forme d’esclave », la mise en œuvre est ici. C’est la substance même de l’eucharistie. Jean ne parle pas explicitement de l’institution de l’eucharistie le soir du jeudi saint, mais il en donne l’équivalent. Qu’est-ce que l’eucharistie si ce n’est que cette merveille par lequel notre Seigneur et maître, non seulement nous invite à sa table et nous sert à sa table, mais est lui-même servi en nourriture ? Dans Luc 12,37, il dit que pour les serviteurs qui auront veillé jusqu’à son retour, le Seigneur les invitera à sa table, nouera lui-même sa ceinture de domestique et passant de l’un à l’autre il les servira. Dans Luc 17,10 Jésus dit que nous sommes des petits serviteurs quelconques. Nous faisons ce que nous avons à faire. Il prend la comparaison d’un maître de maison, un patron de ferme. Son domestique rentre de sa journée, il a travaillé toute la journée aux champs. Est-ce que ce maître va lui dire : « ha ! Tu as bien travaillé, viens vite à table, je vais te servir à manger ? » Non ! Il va d’abord lui dire : « Sers moi à manger, d’abord à moi, et après tu mangeras. » Eh bien, faites de même dit Jésus, considérez que vous êtes des serviteurs quelconques, que si vous faites ce que le Seigneur vous demande de faire, vous n’avez pas le droit à une récompense particulière, vous avez simplement fait votre devoir. Donc, si un curé célèbre la messe, s’occupe du catéchisme, dirige sa paroisse, si un évêque célèbre la messe chrismale, prêche une récollection, il fait vraiment ce qui fait partie de son job ! Il est un petit serviteur quelconque, il ne mérite pas de félicitations particulières.

En contraste, au chapitre 12, on voit le maître qui met à table ses serviteurs que nous sommes et qui lui-même prend la tenue de service et passant de l’un à l’autre les sert et, dans l’eucharistie, nous est servi en nourriture. C’est vraiment un geste d’esclave que le lavement des pieds et qui donne l’esprit de l’eucharistie. Dans l’eucharistie, le Seigneur offre à ses frères et sœurs, sa propre vie en nourriture. Et il nous la donne, non pas pour nous rappeler le forfait par lequel nous l’avons tué, car lorsque nous célébrons l’eucharistie, nous avons la présence vive parmi nous de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus, Il ne nous invite pas à faire cela en mémoire de lui pour nous rappeler que nous étions des pécheurs, que nous sommes en quelque sorte responsable de sa mort : non ! Il nous dit de faire cela en mémoire de lui, pour qu’en lui nous trouvions la vie. Il nous est servi lui-même en nourriture pour nous faire vivre de sa vie. C’est ce que nous célébrons le jeudi saint. Nous entendons comme première lecture le passage de l’Exode – écrit bien plus tard. On rapporte la manière dont a été vécu la première Pâque lors de la sortie d’Égypte, le 10 de ce mois, premier mois de l’année qui était le mois du printemps. Le mois lunaire commençait avec la nouvelle lune, culminait avec la pleine lune et se terminait avec la nouvelle lune suivante pour un mois de 29 à 30 jours. « Le 10 de ce mois, cinq jours avant la pleine lune, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison, si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau elle le prendra avec le voisin le plus proche, selon le nombre de personnes. Vous choisirez l’agneau – cela deviendra l’agneau pascal – d’après ce que chacun peut manger. Ce sera un agneau sans défaut, un mâle, âgé d’un an. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois – veille de la pleine lune. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera, pour servir de marque, pour que l’ange exterminateur passe au-delà des maisons d’Israël. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu ; on n’aura brisé aucun de ses os – c’est dit un peu plus loin – avec des pains sans levain et des herbes amères. « Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur… » Jean dans son évangile suggère que Jésus est désormais le véritable agneau pascal ; il voit un petit signe de cela dans le fait que ses os, ses jambes n’ont pas été brisées à la différence de celles des deux assassins crucifiés avec lui. Nous sommes, en quelque sorte, sauvés par le sang de l’agneau pascal : son corps et son sang qui nous est donné en nourriture dans la célébration de l’eucharistie.

La seconde lecture

 C’est le texte le plus ancien qui nous parle de l’institution de l’eucharistie. Nous avons bien sûr le récit de l’institution de l’eucharistie dans les évangiles synoptiques, mais nous l’avons, bien avant cela dans la première lettre de Paul aux Corinthiens 11. Comme souvent dans les lettres de Paul, c’est un texte de circonstance ; Paul a appris par les gens que la célébration de la fraction du pain – nom de l’eucharistie au tout début de l’Église – ne se passait pas très bien. On la célébrait dans la foulée d’un pique-nique fraternel, on rompait le pain à la manière de Jésus à la dernière cène. Il y avait des gens qui avaient un pique-nique abondant, mangeaient, buvaient bien, d’autres qui mangeaient très peu. C’était source de division, on se mettait à part… certains arrivaient ivres ; Paul ne veut donc plus cela. Il explique que l’eucharistie doit être vécue autrement. C’est dans ce contexte qu’il rappelle comment Jésus l’a institué.

1 Corinthien 11,23-26 : « Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis. » Écrit en 54 ou 55, soit 25 ans après la mort et la résurrection de Jésus et on voit comment Paul a transmis aux Corinthiens ce qu’il a reçu lui-même du Seigneur par l’entremise de ceux qui furent apôtres avant lui ; Paul a dû découvrir l’eucharistie chrétienne par ses prédécesseurs de l’apostolat. Et il a transmis aux Corinthiens ce que lui-même a reçu. Et il y a une chaine jusqu’à maintenant. Les formes ont un peu changé, la manière de faire a évoluée, mais c’est substantiellement la même chose et c’est très impressionnant de penser que nous vivons la même réalité maintenant. Je vous ai transmis ce que moi-même j’ai reçu : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas – donc à distance – il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Allusions à l’alliance conclue entre Dieu et son peuple par Moïse, avec ce rite de l’aspersion de sang sur l’autel représentant le Seigneur et sur le peuple. Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. L’eucharistie sera célébrée jusqu’à la fin des temps, jusqu’au jour où le Seigneur viendra et où Dieu sera tout en tous, si bien que l’eucharistie ne sera plus à l’ordre du jour. Nous n’aurons plus à communier au Seigneur par ce rite puisque le Seigneur sera tout en tous. La vie éternelle sera une immense célébration de louange d’eucharistie. Paul dans les versets qui suivent conclut : Que chacun avant de consommer ce pain et de boire ce vin consacré, que chacun s’examine, examine sa conscience, afin de s’approcher dignement de ce sacrement.

En Jean 13,13-15 : « Comprenez-vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Pratiquez ce rite du lavement des pieds est une bonne façon d’évoquer cette scène. Après la célébration de l’eucharistie, après la prière finale, une procession s’engage. On a consacré des hosties assez nombreuses pour en avoir à consommer le lendemain, le vendredi saint où on ne célèbre pas la messe – appelé jadis la messe des présanctifiés. On les amène à un endroit de l’église appelé « reposoir ». Là, nous sommes invités à vivre un temps d’adoration pour répondre à l’appel du Seigneur à ses disciples à Gethsémani, de veiller au moins une heure avec lui. C’est un très beau moment qui permet d’intérioriser la grandeur de l’eucharistie.

On ne conserve pas les espèces eucharistiques uniquement pour les apporter aux malades. On a découvert progressivement au cours du premier millénaire que l’endroit où est gardé le pain consacré, le tabernacle, mérite honneur et respect. Au moyen-âge, afin d’éviter les hérésies contre l’eucharistie sont apparus les ostensoirs pour y exposer Jésus dans sa présence réelle permanente dans l’eucharistie. On a vécu cela très tôt dans la liturgie du jeudi saint, mais comme cette liturgie reste marquée d’une certaine gravité, il a plu au Seigneur à travers deux femmes, Julienne de Cornillon et Ève de Saint Martin, de Liège, au XIIIème siècle, d’obtenir une nouvelle fête dans le calendrier liturgique pour célébrer avec exultation la fête du corps et du sang du Seigneur.

Le vendredi saint

 La liturgie du vendredi saint est très dépouillée. C’est une des plus belles liturgies de l’année. D’une sobriété exemplaire. Elle comporte quatre parties.

Première partie : Liturgie de la Parole 

  • Prostration du célébrant, étendu sur le sol : geste pour signifier la grandeur devant la réalité que l’on célèbre ; la mort infamante sur la croix, le prix payé pour notre salut. (Croix qui sera bientôt glorieuse) ; Paul : « c’est quand nous étions encore des pécheurs que le Christ est mort pour nous, juste pour des injustes. » Moment de silence et de recueillement impressionnant.
  • Introduction par une oraison prononcée par le célébrant : « Seigneur, notre Dieu, par la Passion du Christ, tu as détruit la mort héritée du premier péché, la mort qui tenait l’humanité sous sa loi, accorde-nous d’être semblables à ton Fils. Du fait de notre nature nous avons dû connaître la condition du premier homme qui vient de la terre ; sanctifie-nous par ta grâce pour que nous connaissions désormais la condition de l’homme nouveau qui appartient au ciel. » Par Adam, tiré de la terre, nous sommes terrestres et voués à la mort ici-bas, mais grâce à ton fils, qui a pris notre condition humaine, notre condition d’esclave, nous espérons avoir part à la vie du nouvel Adam, avoir part à la vie de l’homme céleste, du nouvel Adam céleste et connaitre désormais la condition de l’homme nouveau qui appartient au ciel. Oraison d’une très grande densité théologique.
  • Première lecture : Isaïe fin 52 et 53. Texte étonnant, déconcertant, d’une grande beauté tragique, le serviteur souffrant, écrasé par la souffrance, figure mystérieuse au temps du prophète Isaïe, mais si parlante pour nous.
  • Psaume30, avec antienne : « O Père, en tes mains je remets mon esprit » parole conservée par Luc au moment où Jésus va expirer. « Je suis la risée de mes adversaires et même de mes voisins. Je fais peur à mes amis, s’ils me voient dans la rue ils me fuient. On m’ignore comme un mort oublié, comme une chose qu’on jette. J’entends les calomnies de la foule… ils s’accordent pour m’ôter la vie. Moi, je suis sûr de toi, Seigneur, je dis : « Tu es mon Dieu ! » Mes jours sont dans ta main : délivre-moi des mains hostiles qui s’acharnent. Sur ton serviteur, que s’illumine ta face ; sauve-moi par ton amour…Soyez forts, prenez courage, vous tous qui espérez le Seigneur ! » Prophétique : nous reconnaissons Jésus dans sa passion.
  • Deuxième lecture : Lettre aux Hébreux (4,14-16 ; 5,7-9) Très solennelle, elle célèbre d’une manière liturgique le nouveau grand prêtre de la nouvelle alliance, qui n’est plus comme les grands prêtres de la première qui devaient d’abord offrir des sacrifices pour leurs propres péchés avant d’en offrir pour le peuple. Qui offraient des animaux, leur sang ; tandis que nous avons, nous, un grand prêtre qui a accompli un sacrifice unique, avec son propre sang. Qui n’entre pas seulement dans le sanctuaire, le saint des saints du temple une fois par an, mais qui est entré par sa résurrection dans le sanctuaire du ciel : « Frères, en Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux – le grand prêtre de la première alliance devait traverser le rideau qui séparait le saint des saints du sanctuaire – ; tenons donc ferme l’affirmation de notre foi. En effet, le grand prêtre que nous avons n’est pas incapable, lui, de partager nos faiblesses ; en toutes choses, il a connu l’épreuve comme nous et il n’a pas péché. Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le Dieu tout-puissant qui fait grâce pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours. Le Christ, pendant les jours de sa vie mortelle a présenté, avec un grand cri et dans les larmes, sa prière et sa supplication à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ; et, parce qu’il s’est soumis en tout, il a été exaucé. Bien qu’il soit le Fils, il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de sa Passion ; et ainsi conduit à sa perfection, il est devenu, pour tous ceux qui lui obéissent, la cause du salut éternel. » Il fut exaucé en raison de son grand respect. Il apprit par ses souffrances, l’obéissance.
  • Récit de la passion selon saint Jean : Jean met l’accent sur la souveraine liberté de Jésus au cœur même de sa passion. Même si on lui inflige la passion, même si on le violente, on s’empare de lui, on lui prend sa vie, il n’en reste pas moins que : « ma vie nul ne la prend, c’est moi qui la donne ». Quand Jésus demande : « qui cherchez-vous? » Ils répondent : « Jésus le Nazaréen. » Il leur dit : « c’est moi je le suis. » A ce moment-là, Judas est présent. Et quand Jésus leur répondit,  « c’est moi, je le suis », ils reculèrent et tombèrent à terre. Même quand on l’arrête, il y a une puissance qui se dégage de lui qui les fait reculer, tomber à terre. « C’est moi » : en grec on dirait « je suis », c’est le nom divin. Jésus répond dans le langage courant, mais qui dans un autre plan rappelle sa condition divine. La manière dont Jésus répond au grand prêtre, avec dignité, autorité, la manière dont il se comporte avec Pilate : « Qu’as-tu fait ? Ta nation et les grands prêtres-t-on livré à moi, qu’as-tu donc fait ? » Sa réponse : « ma royauté n’est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux juifs. Mais ma royauté n’est pas d’ici. » – « Alors tu es roi ? » – « C’est toi-même qui dit que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. »- « Qu’est-ce que la vérité ? » Jean note que Jésus porte lui-même sa croix. Les autres disent qu’il est aidé par Simon de Sirène. Écoutez d’un cœur nouveau cette lecture de la passion.

Deuxième partie : Longue prière universelle

La plus solennelle de l’année : dix grandes intentions. Parce que l’Église est certaine que dans la mort de Jésus sur la croix glorieuse tel qu’elle vient d’être rapportée par l’Évangile de Jean se trouve contenu le salut du monde. Fort de cette certitude, on intercède pour la sainte Église, pour le pape, pour le clergé et le peuple fidèle, pour les catéchumènes, pour l’unité des chrétiens, pour les juifs, pour ceux qui ne croient pas en Jésus-Christ, pour ceux qui ne croient pas en Dieu, pour les pouvoirs publics et pour tous les hommes dans l’épreuve.

Troisième partie : la vénération de la croix. 

On amène en procession, en trois étapes, la croix voilée d’un voile violet. Elle peut être déjà dans le chœur de l’église. On découvre la croix progressivement en trois étapes. On chante : « voici le bois de la croix qui a porté le salut du monde. » Le peuple répond : « Venez adorons. » Et on genuflexe devant la croix. Après une ostension solennelle de la croix montrée, nous sommes appelés à la vénérer. On s’approche de la croix, on l’embrasse en signe d’action de grâce.

Quatrième partie 

La liturgie de vendredi saint se conclue par la communion. On va chercher le ciboire avec les hosties consacrées la veille, à la réserve du reposoir ;  On le dépose sur l’autel, et on procède simplement au rite de la communion. On dit ensemble le « Notre Père ». Le célébrant communie, puis le peuple.

La liturgie se termine par une prière après la communion et par une bénédiction finale : « Que ta bénédiction, Seigneur, descende en abondance sur ton peuple qui a célébré la mort de ton Fils dans l’espérance de sa propre résurrection ; accorde lui pardon et réconfort, augmente sa foi, assure son éternelle rédemption. Par Jésus notre Seigneur. » Amen.

Liturgie d’un grand dépouillement : on y chante très peu ; en principe l’orgue se tait, beaucoup de silence, des gestes éloquents.

S’il devait y avoir un choix à faire entre participer au chemin de croix ou à l’office de la passion, choisissez l’office de la passion, parce que c’est l’un des sommets de l’année liturgique.

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