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« Comment puis-je imaginer re­venir en Syrie où ma maison a été détruite, ou bien rester au Liban où je travaille sans salaire? Partir en France, c’est la seule chance qui me reste d’offrir un avenir à mes en­fants. » Sous sa tente du camp de Tal Abbas, dans le nord du Liban, Ah- mad Bakkar voit l’avenir s’éclaircir. Voilà trois ans que l’ex-ouvrier mu­sulman de 27 ans, originaire de Kfar Aaya, dans la province de Homs, a fui sa ville bombardée par l’avia­tion syrienne. Un long tunnel ja­lonné d’emplois non payés, d’agres­sions arbitraires et de privations, qui s’achève enfin, grâce à la mise en place d’un couloir humanitaire vers la France.

«La sélection est un travail plein de frustrations et de pressions de la part de gens qui veulent être inscrits sur la liste, »

En compagnie de sa femme Marwa, de son aîné Moatassim et de la petite Nassim, née à Tal Abbas, Ahmad s’envole ce mercredi pour Paris, grâce au projet que Valérie Régnier, responsable France de la communauté de Sant’Egidio, quali­fie d’«- œcuménisme solidaire ». Aux côtés de la Fédération d’entraide protestante, du Secours catholique

Dans le camp de Bar Elias, au Liban, ils sont un million de réfugiés syriens à attendre un avenir meilleur. Bilal Hussein/AP

et de la Conférence des évêques de France, Sant’Egidio a signé un pro­tocole d’accord avec l’État français pour accueillir 500 réfugiés syriens et irakiens du Liban.

Mais comment les sélectionner dans ce pays où plus d’un million de Syriens ont trouvé refuge depuis 2011? «Nous nous conformons au critère de vulnérabilité, défini par le droit européen de l’asile, ciblant les personnes âgées, handicapées, les femmes enceintes, les parents iso­lés, les victimes de traite, de torture ou de violence physique ou psycho­logique. Sur cette base, nous sélec­tionnons ceux qui ont un vrai désir de venir en France, notamment dans le cadre du regroupement familial, et d’y construire une nouvelle vie », explique Valérie Régnier.

Le défi reste de taille. «La sélec­tion est un travail plein de frustra­tions et de pressions de la part de gens qui veulent être inscrits sur la liste», admet Alessandro Ciquera. Depuis deux ans, ce membre de l’or­ganisation italienne Operazione Co­lomba vit dans le camp de Tal Abbas avec d’autres bénévoles. Ils y parta­gent le quotidien des réfugiés afin

de les soutenir dans leurs épreuves. Quand un premier couloir huma­nitaire a été ouvert vers l’Italie, l’an dernier, plusieurs familles avec les­quelles ils avaient instauré une re­lation de confiance se sont envolées vers Rome : « Nous connaissons leurs souffrances, leurs qualités et leurs défauts, ce qui permet d’estimer s’ils réussiront à s’intégrer une fois en Eu­rope», précise-t-il. Réussir, ce n’est pas une option pour Salem Bachir

repères

Ce que prévoit l’accord

signé le 14 mars

Cinq organisations catho­liques et protestantes ont si­gné un protocole avec l’État le 14 mars à l’Élysée, pour ac­cueillir en France 500 réfugiés en provenance du Liban grâce à la mise en place d’un « corri­dor humanitaire ».

Outre la communauté catho­lique de Sant’Egidio, initia­trice du projet, les signataires

(1), 30 ans, qui a fui avec ses parents la ville d’Al-Qaryatayn, au centre de la Syrie, prise par Daech à l’été 2015. «J’étais chef cuisinier dans un hôtel quatre étoiles en Syrie, et me voilà ouvrier dans l’aluminium au Liban. Une fois en France, je veux d’abord apprendre la langue, puis j’espère trouver un travail dans la cuisine», dit-il. Quand leur maison a été dé­truite par le groupe djihadiste, la fa­mille Bachir, syrienne catholique,

sont la Fédération protes­tante de France, la Fédération de l’entraide protestante, le Secours catholique et la Conférence des évêques de France.

Le dispositif prévoit « l’inclu­sion » en France de « SOO per­sonnes dans les dix-huit mois après la signature du proto­cole, avec une priorité » accor­dée aux « plus vulnérables ».

La France est le deuxième pays après l’Italie en fé­vrier 2016, à mettre en place cette initiative.

s’est réfugiée durant six mois dans le monastère Mar Moussa. Le Père Jacques Mourad, lui-même otage de Daech, les a aidés à fuir vers le Liban et à faire partie du couloir humanitaire. Un retour en Syrie est inenvisageable pour Salem : « Les risques d’enlèvement, la violence, cela va encore empirer… »

Nasr Al-Zahouri, quinquagénaire et ancien vétérinaire de Homs, at­territ lui aussi à Paris aujourd’hui avec sa femme et quatre enfants, et s’entraîne en attendant à pro­noncer des phrases dans un fran­çais d’écolier: «Je suis allé acheter du poisson. » «Nos enfants Sleiman et Nabiq sont à Pau pour les études et ils nous manquent», explique sa femme Rabiaa. À leur côté, Basi- lah, leur fille handicapée de 21 ans, qu’ils souhaitent à tout prix soigner, et son frère jumeau, Al Motassem Billah. Ses parents rêvent de le voir rejoindre l’université. Pour conju­rer, en France, la perte de son frère, tué en Syrie, alors qu’il se rendait à l’université.

Emmanuel Haddad

(1) Le nom a été modifié à sa demande

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