L’accueil

En quête d’une spiritualité de l’accueil

Sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle, de nombreux lieux accueillent les pélerins, comme ici, à l’Auberge d’Arres en Espagne. / Wallez Joseph / Andia

« Accueillir chez soi suppose d’être prêt à se réjouir de partager son lieu de vie, sans se sentir envahi ni dépossédé », poursuit Anne Morvan, qui envisage ces accueils « comme une mission d’Église », pour répondre au grand besoin contemporain « de ressourcement et de recentrement ». Si rien, dans leur gîte et leurs chambres d’hôtes, ne montre explicitement que les Morvan sont chrétiens – à part « une proportion importante de livres spirituels » dans la bibliothèque et« un poster de saint François » dans une chambre –, il est fréquent pourtant que leurs hôtes le devinent. « Certains nous disent que notre comportement les intrigue ; d’autres, que nous sommes vraiment authentiques », sourit Anne Morvan qui prie avant chaque accueil et considère ses hôtes « comme des amis alors qu’on ne les connaît pas ».

Sœur Marie-Jeanne, 73 ans, qui gère le centre d’accueil Lou Cantou à proximité des sanctuaires de Rocamadour (Lot), parle, elle, d’un « déplacement ». Lorsqu’elle écoute, soigne, nourrit les 2 000 pèlerins qui passent chaque année dans cette maison de la congrégation Notre-Dame du Calvaire de Gramat, il lui arrive de sentir son mode de vie, pourtant sobre, remis en question par « ceux qui partent sans rien. Ils nous rappellent que l’essentiel n’est pas dans le matériel », souligne la religieuse avec l’accent local. Parler de la « spiritualité de l’accueil », ce serait donc faire allusion à plusieurs éléments, comme l’écrit Martine Barbeau (1), enseignante au Collège des Bernardins, à Paris : « La rencontre d’un être humain qui est unique, qui vient avec sa question et sa sensibilité et qui espère trouver au moins un éclairage ; la présence de l’Esprit Saint qui, même si l’accueilli et l’accueillant ne le savent pas, oriente la rencontre et renvoie vers Dieu. » Car, selon Martine Barbeau, « il y a une différence fondamentale entre l’accueil chrétien et un autre accueil : explicitement ou implicitement, Dieu y est présent ». De fait, de nombreux chrétiens qui accueillent chez eux ou dans des centres spirituels expliquent s’être sentis « appelés » à cela par le Seigneur ou avoir répondu à un « appel de l’Église ». C’est le cas de Frère Jean-Louis, moine hôtelier de l’abbaye de la Pierre-qui-Vire (Yonne), où sont accueillies près de 4 000 personnes par an. « J’essaye de me rappeler que dans la Règle de saint Benoît, il est écrit “on accueillera l’autre comme le Christ, sourit-il. Avec certains, c’est facile, mais avec d’autres, je veille à me rappeler que c’est le Christ qui nous rend visite. » C’est le cas aussi de Bernadette et Jean-Louis Van Kelst, qui se sont installés en 2015 dans le village de Domrémy-la-Pucelle (Vosges), berceau natal de Jeanne d’Arc en 1412. Ce couple retraité a été « missionné par l’évêque » pour prendre en charge le centre spirituel « En chemin avec Jeanne », dans le bâtiment en partie rénové qui jouxte la basilique, et y accueillir des amoureux de Jeanne d’Arc et des pèlerins de Saint-Jacques. Ceux-ci ne sont pas hébergés au même étage que les Van Kelst, mais cela n’empêche en rien l’accueil d’être « très familial » et les échanges « profondément fraternels ». « La spiritualité de l’accueil, c’est la joie de recevoir. La joie du Christ lui-même puisqu’on accueille en son nom ! On ne sait jamais qui va venir, nos journées sont pleines de surprises », s’enthousiasme Jean-Louis Van Kelst.

Afin d’accueillir des randonneurs vers Compostelle et des personnes démunies de passage, Léonard et Élisabeth Tandeau de Marsac se sont également vu confier en 1992, par l’évêque de Rodez de l’époque, Mgr Belino Ghirard, l’Hospitalité Saint-Jacques à Estaing (Aveyron). Le couple y a ouvert deux dortoirs en donativo (2) afin de « s’éloigner le plus possible d’un rapport commercial avec l’autre ». Chaque jour, ils prient les laudes et la prière du soir avec les pèlerins et les bénévoles, et proposent un temps d’adoration ou de chapelet. « L’hospitalité d’Abraham au chêne de Mambré (lire ci-contre) ainsi que la Règle de saint Benoît sont pour nous fondateurs », explique Léonard Tandeau de Marsac. C’est d’ailleurs en citant un SDF, accueilli un jour à leur table et invité par le couple à définir ce qu’est un accueil spécifiquement chrétien, qu’il répond à son tour à cette question : « Tu t’effaces et tu laisses le Christ accueillir. »« Tout est là : la présence discrète et le recours à la prière », insiste le couple. Disponibilité souriante, don de soi généreux, souplesse face aux imprévus, discrétion sont effectivement des qualités mises en avant par ces chrétiens qui, à longueur d’années, accueillent des inconnus qu’ils ne reverront sans doute jamais. « En fait, il faut faire sentir par des petits gestes concrets que la personne accueillie est importante et précieuse », précise Martine Chastagner, 66 ans, responsable de l’accueil, avec une soixantaine de bénévoles, au centre spirituel du Hautmont (Nord). « Et faire en sorte que la personne ne soit pas gênée par du matériel pour pouvoir se consacrer pleinement à sa retraite spirituelle », ajoute Martine Chastagner.

Laurence Radiguet ajoute encore une autre qualité indispensable pour l’accueil : l’abandon à la providence. Elle, son mari et leurs six enfants ont répondu à la demande de l’ancien évêque du Puy-en-Velay, Mgr Henri Brincard, et ont repris, en 1989, le vaste domaine de Chadenac (Haute-Loire) en tant que centre de l’Union catholique de plein air et des centres de vacances (UCPCV). « On s’appuie sur la providence et sur l’intercession des carmélites du Puy,raconte-t-elle. Elles portent tous nos projets dans la prière. »

Claire Lesegretain

(1) Apprendre à accueillir, Martine Barbeau, Mame, coll. « Cahier de l’École Cathédrale », 1999, 78 p.

(2) Tradition médiévale offrant gîte et couvert à la libre participation du pèlerin et, par extension, principe de fonctionnement de certains hébergements avec libre participation aux frais.

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