les chrétiens ont-ils la vérité ? la croix 08 02 2018

UESTION DE FOI

Les chrétiens ont-ils la vérité ?

La vérité a un sens bien particulier dans le christianisme rappelle François Euvé, jésuite, rédacteur en chef de la revue Etudes. Publié le 22 mai 2015.

Christ en gloire, mosaïque de baptistère de San Giovanni à Florence (XIIIe siècle). © Creative Commons

Sophie de Villeneuve : La vérité, voilà une notion délicate aujourd’hui, mais que l’on entend dans la bouche de Jésus qui dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie ». Cela veut-il dire que les chrétiens détiennent la vérité ?

F. E. : La vérité est une notion importante. Notre vie humaine a besoin d’être authentique, véritable.

 

Être véritable, c’est la même chose que la vérité ?

F. E. : Quand Jésus dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie », il faut considérer les trois mots ensemble, et réfléchir sur ces trois mots et sur l’ordre dans lequel Jésus les prononce. La vérité est au centre, mais elle est encadrée par le chemin et par la vie. Autrement dit, la vérité se révèle sur un chemin, celui de l’existence et celui de l’Évangile. L’Évangile lui-même est un chemin, et les premiers chrétiens étaient d’ailleurs appelés « les disciples de la Voie ». C’est un chemin qui mène à la vie. La vie est une notion fondamentale, dont l’Évangile de Jean est pétri. La vie accomplie, authentique, la vie éternelle, c’est cela le salut. Et donc, dans la perspective chrétienne, la vérité est une personne. Jésus ne dit pas « Je vous dis la vérité », au sens d’une doctrine ou d’une morale, mais « Je suis la vérité ». La vérité est une personne avec laquelle nous sommes en relation. C’est l’authenticité de la relation que nous avons avec la personne de Jésus. Donc dire que l’on « détient » la vérité, cela pose question !

 

Jésus ne nous dit-il pas ce qui est vrai ?

F. E. : Que nous dit-il dans l’ Évangile ? Il annonce la proximité du règne de Dieu, et il l’accomplit par des signes de guérison. Il dit les Béatitudes. C’est un programme de vie certes, mais le plus fondamental dans ses propos, c’est la relation personnelle qu’il instaure avec ses disciples et avec ceux qui l’écoutent. Il dit que sa mère et ses frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique, ensemble. Le salut évangélique, c’est la communion. La vérité, ce n’est pas une doctrine abstraite, ce n’est pas une morale, c’est un être-ensemble, une relation harmonieuse entre nous, c’est ce que l’Évangile commence à réaliser. C’est cela, la vie véritable. Bien sûr, au premier degré, on peut dire que les chrétiens détiennent la vérité parce que l’Évangile est la vérité, mais on ne possède pas la vérité, parce qu’on ne possède pas une personne. Vouloir posséder la vérité, ce serait ramener la personne de Jésus à soi-même, le réduire à des idées, alors que la vérité, c’est la vie partagée.

 

Cette vie partagée, peut-elle l’être avec ceux qui n’ont pas l’Évangile pour livre de chevet ?

F. E. : Là aussi on peut revenir à l’Évangile. Jésus parle à tous. Certains l’écoutent et le suivent, d’autres l’écoutent mais ne le suivent pas, certains ne l’écoutent pas aujourd’hui mais l’écouteront peut-être demain… Dans une parabole, le semeur sème généreusement, partout. Qu’est-ce qui va lever ? On ne le sait pas. On peut avoir pour horizon ce désir de partage le plus large et universel possible. Si on prend au sérieux l’idée d’une communion universelle, on ne peut pas se satisfaire que le salut soit accordé seulement à un petit groupe de justes.

 

Vous dites donc que la vérité est beaucoup plus large qu’on ne pourrait le penser ?

F. E. : On peut en faire l’expérience avec des personnes qui se disent d’une autre religion, ou sans religion, mais avec qui se partage quelque chose d’une authentique humanité. Peut-être n’est-ce pas suffisant, mais à travers ce partage il y a les prémices d’une vérité qui se révèle. Quand Jésus dit : « Si deux ou trois se réunissent en mon nom, je suis au milieu d’eux », on peut peut-être entendre ce « en mon nom » en un sens large et se dire que quand il y a du partage, le Christ est là, la vérité est présente.

 

Dans Nostra Aetate, Vatican II a dit que la semence de la vérité se trouve aussi dans les autres religions.

F. E. : On peut dire que toute personne humaine, parce qu’elle est humaine, est en quête de vérité. Pour des raisons diverses, les chemins qu’empruntent les hommes à la recherche de la vérité suivent des itinéraires différents, mais quand il y a une recherche authentique, quelque chose de l’ordre de la vérité, de la présence divine, est là. Inaccompli, insuffisant peut-être, mais là. Plutôt que de juger ces autres cheminements comme des « fausses religions » ou des « impasses », comme on l’a fait par le passé, on peut cheminer avec, et voir comment peu à peu s’orienter dans la bonne direction. Nous-mêmes, du reste, avons besoin d’être convertis, et nous ne saurions prétendre que notre manière de vivre l’Évangile est parfaitement authentique et aboutie.

 

Si on devait résumer ce qu’est la vérité, peut-on dire alors que c’est la reconnaissance de la présence divine ?

F. E. : Jésus lui-même n’a pas répondu à cette question dans l’Évangile ! Sans vouloir me substituer à lui, je dirais que c’est un élément de réponse. La difficulté, et c’est peut-être pourquoi Jésus ne répond pas, c’est que la réponse n’est pas théorique. On ne peut pas y répondre sur un plan purement conceptuel. La question de la vérité, et la réponse, ne peuvent s’élaborer que dans une relation interpersonnelle. Répondre à quelqu’un qui vous demande ce qu’est la vérité suppose de s’appuyer sur sa propre quête.

 

Donc la recherche de la vérité est plus importante que la vérité ?

F. E. : C’est sur le chemin de recherche de la vérité que l’on est dans la vérité. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé », dit Augustin. Le fait d’être en recherche est le signe qu’on a déjà trouvé.

 

Peut-on dire alors que, si les chrétiens ne détiennent pas la vérité, ils ont le chemin pour la découvrir ?

F. E. : Je crois que oui. L’Évangile nous propose ce chemin de vérité, et nous en sommes les témoins quand nous le vivons authentiquement, ce qui devrait inviter d’autres personnes à le suivre. On retrouve là encore la dimension du partage.

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