Boussole …par Hugues Chardonnet

HUGUES CHARDONNET, guide de haute montagne et diacre à Briançon

La croix 02 08 2013

Boussole, Horloge et Station météo

Boussole ...par Hugues Chardonnet

Beaucoup pensent : « Le ciel ça les connaît, les guides ‘.Ils ont les pieds \dedans tous les jours en mon­tagne. »

À croire que nous mar­chons au plafond. Or, le ciel n’est pas pour nous l’élément le plus palpable: nous sommes tellement attachés à la terre pour la sécurité de la cordée et la réussite de l’ascension.

Alors, le ciel existe-t-il vrai­ment? Tous les jours, nous l’approchons sans jamais le rencontrer. C’est une énigme sans mesure, il est vide et pourtant il est parfois trop plein : il suffit de voir quand il déverse, sur nos pauvres têtes d’alpinistes, ses seaux d’eau glacée. En réalité, le ciel est un de nos compagnons les plus fidèles. Il est toujours bien présent, pimentant chaque sortie en montagne. Un jour compagnon de confort et de réus­site quand il fait grand beau; alors un peu lointain, il s’élargit aux dimensions de l’infini. Un autre jour compagnon de ga­lère lorsqu’il se fait trop proche, nous étouffe dans ses nuages lourds, pour finir par nous cingler le visage de givre et de vent. Souvent c’est un faux ami : il contra­rie les plus beaux projets de montagne, mijotés depuis des mois avec force de moyens, de compétence et de rêves. Le jour « J » arrive et le ciel s’oppose, en souf­flant sur ce rêve un vent de tempête glacé. Rien n’arrête l’alpiniste passionné, sauf le vent. Bref, du lever du soleil au cou­chant, et même la nuit, le guide scrute le ciel qui lui parle.

Le ciel nous donne aussi la météo en direct, mieux qu’au journal télévisé, avec, par exemple, ces petits nuages teintés de rouge aux premières lueurs qui nous annoncent la pluie pour l’après-midi; ou « l’âne », ce nuage sur le sommet, oi­seau de mauvais augure.

Il nous sert de boussole et de GPS. De nuit, comme de jour, s’il est de bonne humeur, il dévoile ses astres pour nous donner la bonne direction : le sud, le nord, les bons caps sont inscrits dans le ciel.

C’est aussi notre meilleure horloge, même si, dans bien des situations, elle tourne trop vite : « Et ce foutu soleil qui redescend déjà, si vite! » Sous entendu : promesse d’une galère, d’une descente de nuit, à pied, bien après le départ du dernier train ou de la der­nière benne.

L’hiver, le ciel se transforme en Père-Noël, il nous offre le plus beau cadeau dans la montagne : la neige. Elle enjolive les journées grises, promesse de journées de bonheur. Doucement les flocons dé­posent sur le paysage une couverture nouvelle, c’est magique, féerie de création. Les pierriers deviennent de vastes champs de neige où bientôt s’inscriront les courbes jubilatoires des skieurs. Les couloirs des­sinent des chemins naturels vers les som­mets pour les plus beaux matins du monde, crampons aux pieds. Le ciel est un artiste, on ne se lasse pas de le contem­pler. À chaque instant, il change et nous surprend, les nuages écrivent des romans; les liens se font et se défont; ils jouent avec les cols et les sommets pour le’plus grand plaisir des yeux. L’émotion artistique d’un lever de soleil jouant avec la neige et les rochers est une des plus fortes qui soient; de celles qui vous marquent pro­fondément et contribuent à vous visser dans le corps la passion de la montagne pour toute la vie. Et puis le ciel est génreux, il est de tous les peuples, tous les pays. Sa pluie arrose sans discerner, ignorant les frontières et les classes sociales. Les rêves qu’il nous offre sont sans droit d’en­trée. Certes, il use d’une pédagogie parfois obscure, mais les traditions montagnardes se mêlent aux découvertes des scienti­fiques pour nous la dévoiler.

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