Deux ans après, « Amoris laetitia » avance à petits pas

 Deux ans après la publication de l’exhortation apostolique Amoris laetitia sur la famille, les choses bougent dans l’Église de France.

À l’appel du pape, les diocèses s’organisent pour aider les familles à vivre plus pleinement leur vocation, mais aussi à « accompagner, discerner et intégrer » celles qui sont confrontées à une situation de « fragilité ».

 

L’accès aux sacrements des divorcés remariés est laissé au discernement des pasteurs. / Alessia Giuliani/CPP/Ciric

« Prions aussi pour un couple anonyme qui va à nouveau accéder ce soir aux sacrements. » Quelques mots glissés par le curé d’une paroisse parisienne au cœur de la messe du Jeudi saint… et toute une révolution. Cette discrète mention est à l’image de l’esprit de la réforme introduite il y a tout juste deux ans par l’exhortation apostolique Amoris laetitia (La joie de l’amour) : la possibilité d’un retour aux sacrements pour certains couples de catholiques divorcés remariés, au cas par cas, sans promulguer pour autant une nouvelle loi généralisée à toute l’Église.

Cette démarche est caractéristique du pape François, désireux de pousser les catholiques à « changer de regard » sur les personnes ou les familles en situation de « fragilité », et d’impliquer davantage les Églises locales pour les« accompagner » et les « intégrer » au mieux. Si ce texte, promulgué après une vaste consultation des catholiques du monde entier et deux réunions du Synode des évêques sur la famille, n’a pas changé la doctrine sur le fond – le mariage chrétien est indissoluble et proposé largement à tous –, il a ouvert des perspectives en encourageant au « discernement » – sans doute le mot-clé de cette exhortation – dans les situations complexes.

« Ceux qui découvrent ce texte lors de journées de formation se réjouissent de voir que leur Église tient ses fondamentaux, et qu’elle aime aussi toutes les familles dans leurs tribulations », constate Oranne de Mautort, directrice adjointe du Service famille et société de la Conférence des évêques de France. Sollicité lui aussi par les diocèses pour aider les acteurs de terrain à entrer dans cette nouvelle logique, le père Alain Thomasset observe « un renouvellement, une redynamisation » de la pastorale familiale (1). « De nouvelles initiatives émergent pour la préparation au mariage ou l’accompagnement des couples, plus en lien avec les autres services pastoraux », constate-t-il.

En ce qui concerne les situations complexes, celle des personnes divorcées remariées mais aussi homosexuelles, le changement d’attitude appelé par le pape François n’est pas mince. Bien souvent, la demande du pape d’un « accompagnement » individuel bute sur le manque de formation – et de temps – des pasteurs. « Ce qui nous a frappés, c’est que la demande de ces personnes n’était pas tant d’accéder aux sacrements que de partager leurs souffrances avec d’autres, de comprendre quelle place ils sont appelés à prendre dans l’Église », racontent Sophie et Dominique Charpentier. Responsables de cette pastorale dans le diocèse du Havre, ils étaient présents lors des deux journées organisées l’an dernier pour permettre aux personnes divorcées remariées de rencontrer l’évêque et les différents services diocésains.

« Nos prêtres savent accompagner les personnes de manière ponctuelle, notamment lors du sacrement de réconciliation, mais Amoris laetitia propose un accompagnement sur le long terme », note Jean Delarue, ancien responsable de l’accueil des personnes séparées ou divorcées dans le diocèse de Créteil. Conscientes de ces nouveaux besoins de formation, deux universités catholiques – Lyon et Paris – ont créé chacune un certificat pour former prêtres et laïcs à l’accompagnement des familles « à la manière d’Amoris laetitia ».

Plus délicate encore est la question du discernement des personnes divorcées remariées, un « processus » qui doit leur permettre de travailler l’échec de leur premier couple et, le cas échéant, de se préparer à accéder à nouveau aux sacrements. « Certains pasteurs craignent d’être injustes dans leur décision. Ce qui montre qu’ils n’ont pas encore compris qu’on n’est plus dans un processus d’autorisation/interdiction, mais d’aide à la décision », explique Oranne de Mautort.

« Faut-il préciser que le mystère d’accompagnement ne consiste pas à décider à la place de celui ou celle qui veut approfondir sa vie chrétienne mais à l’aider à éclairer sa conscience à la lumière de la parole de Dieu pour qu’il ou elle puisse prendre sa décision », rappellent les orientations pastorales du diocèse de Reims. Là encore, un important travail de formation s’impose.

Reste enfin la question du discernement « ecclésial » qui doit suivre ce premier travail en tête à tête, et permettre cette fois d’organiser en pratique le retour aux sacrements. Il implique le curé de la paroisse « mais aussi la communauté de fidèles », note Jean Delarue à Créteil, selon qui le prêtre est le mieux placé pour savoir de quelle manière impliquer ses paroissiens, sans créer de stigmatisation ni de scandale.

Sur le fond, toutes les réticences, qui se sont souvent exprimées publiquement ces deux dernières années, y compris au plus haut niveau de l’Église, n’ont pas été levées. Côté théologique, elles se sont déplacées du champ de la morale vers celui des sacrements, observe le père Thomasset. « La crainte est qu’en admettant des personnes divorcées remariées à la communion, on porte atteinte à la dignité et à la cohérence des sacrements du mariage et de l’Eucharistie. »

Mais les réticences sont aussi souvent celles des communautés paroissiales, où certains divorcés remariés se sentent toujours marginalisés. Chargé de ces sujets pour le diocèse d’Annecy, Gérard Bourmault s’étonne de voir que les fidèles ne se sont pas emparés d’Amoris laetitia avec le même enthousiasme que de Laudato si’, l’encyclique écologiste du pape : « Pourtant, les séparations touchent toutes les familles de nos jours. Sans doute cela les bouscule-t-il plus. Il faudra du temps, et sans doute pousser un peu, pour que les paroisses soient plus accueillantes. »

De fait, des diocèses très en pointe à ceux qui ne semblent pas en avoir fait une priorité, le degré de réception de ce qui apparaît déjà comme l’un des grands textes du pontificat varie considérablement. « Le rythme de l’Église est plutôt celui d’un diesel que d’une Ferrari, rappelle, philosophe, un acteur engagé. Mais pas à pas, la marche continue. »

Anne-Bénédicte Hoffner et Mélinée Le Priol

(1)

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